Présentation de la surdité et historique
Des personnes sourdes qui vivaient sous l’Antiquité ? Au XVIIIe siècle ? Un retour vers le passé avec la machine à remonter le temps, avec des présentations pour chaque époque capitale qui a vu naître l’invention de la LSF ou du LPC, l’oralisation, les progrès thérapeutiques… Bon voyage !
Nous allons voir d’abord ce qui se passait autrefois. En effet, les changements peu à peu apportés par les progrès thérapeutiques aident à comprendre le mécanisme de ces conséquences. Ils font saisir l’origine de ces polémiques – heureusement en voie d’apaisement de nos jours – qui ont opposé, pendant plus de cent ans, les partisans d’un enseignement exclusivement porté, soit vers l’oralisation des enfants, soit vers leur apprentissage de la langue des signes.
-
Pendant l’Antiquité et jusqu’à la Renaissance
L’enfant sourd, quelle que fut la sévérité de son handicap, était voué au mépris et à la déchéance la plus totale. Sans être muet a proprement parler, car ses cordes vocales fonctionnaient très bien, il lui était impossible d’imiter sa mère en répétant ce qu’elle tentait en vain de lui apprendre : il n’avait rien à copier.
Prenant conscience que ses efforts pour s’exprimer ne servaient à rien, progressivement il se renfermait, il devenait muet, même si son silence se ponctuait parfois de cris intelligibles.
Naturellement à l’époque aucun apprentissage chez lui n’était possible. De plus en plus rejeté de la société, qui autrefois était beaucoup moins prévenante à ses miséreux qu’aujourd’hui, il ressemblait peu a peu à un animal.
Aristote estimait que l’absence de langage interdisait au sourd l’accès aux notions abstraites et morales, pour lui, l’ouïe est nécessaire à l’intelligence.
« L’ouïe contribue à la pensée pour la très grande part, car le langage est la cause de l’instruction. Il se compose en effet de mots et chacun des mots est un signe. C’est pourquoi, parmi les hommes privés congénitalement d’un sens, les aveugles-nés sont plus intelligents que les sourds-muets ».
Pline, qui était pourtant naturaliste, disait qu’il n’y a pas de sourd-muet de naissance qui ne soit en même temps idiot.
Sous l’Antiquité, Saint-Jérôme (fin IVe siècle) observe que des sourds peuvent apprendre l’Évangile par les signes et utilisent « dans la conversation journalière des mouvements expressifs de tout leur corps ».
Saint Augustin, dans sa correspondance avec Saint-Jérôme, évoque l’existence d’une famille sourde très respectée de la bourgeoisie milanaise, et dont les gestes forment les mots d’une langue.
« Chez quelques peuples, dans l’Antiquité, les parents, aussi honteux qu’affligés de la naissance d’un enfant sourd-muet, le dérobaient à tous les yeux. Chez les Égyptiens, au contraire, et chez les Perses surtout, leur destinée était l’objet de la sollicitude religieuse du peuple. On regardait leur infirmité comme un siège visible de la faveur céleste ».
-
Au Moyen Age
Le Moyen Age était plein de ces malheureux qui hantaient les campagnes, les bas-fonds des villes, sorte de sous-humains surexploités, si ce n’est battus ou abattus pour un rien.
Car, en ces temps-là, le sourd était déchu de tous ses droits ; il ne pouvait ni hériter, ni se marier. L’Église le considérait comme sans âme, puisque sans parole, et lui interdisait de participer aux rites religieux.
Mais c’est en Espagne, pays pourtant très catholique, qu’apparurent au XVIIe siècle les premiers éducateurs d’enfants sourds, nés de nobles fortunés. Ces précepteurs spécialisés utilisaient un alphabet manuel. Leur but était d’apprendre à ces enfants, privilégiés malgré leur handicap, à lire et à écrire certes, mais surtout à parler. Pedro Ponce de Leon (moine bénédictin) (1520-1584), éduque quelques enfants sourds de familles nobles. Il montre publiquement le succès de cette éducation.Montaigne écrit : « Nos muets disputent, argumentent et content des histoires par signes. J’en ai vu de si souples et formés à cela qu’à la vérité, il ne leur manque rien à la perfection de se savoir faire entendre ». Il ajoutera plus tard : « Ils ont besoin des alphabets des doigts et grammaire en gestes ».
Peu à peu ces tentatives trouvèrent écho dans les cours d’Europe, et amenèrent d’éminents savants à s’y consacrer. Cependant les difficultés et les échecs rencontrés dans ces efforts d’oralisation conduisirent peu à peu les chercheurs à trouver d’autres moyens de communication pour les sourds, que l’audition et la parole.
C’est ainsi que Wallis, célèbre mathématicien, connu pour ses travaux sur les valeurs de la lettre « Pi », destinée, entre autres propriétés, à mesurer la surface et la circonférence d’un cercle, etc. … contemporain de Newton et de Bernoulli, consacra une bonne partie de sa vie à l’éducation des enfants sourds. Au début de ses efforts philanthropiques, il était un ardent partisan de l’oralisation de ces enfants. Mais progressivement il en vint de plus en plus à utiliser le geste, et créa en particulier un alphabet tactile sans doute un peu comparable à celui utilisé quelques années auparavant en Espagne. Avec lui, la gestualisation, pour la première fois, prenait le pas sur l’oralisation.
En même temps en France, en découvrant les propriétés du cornet acoustique, on se rendit compte qu’un certain nombre de ces enfants sourds étaient capables de percevoir des sensations sonores, pourvu qu’on puisse parvenir à amplifier celles-ci. Pour ces êtres relativement moins handicapés que les autres, il devenait possible de leur apprendre à parler. Mais tous ces efforts ne bénéficiaient qu’aux enfants, dont les parents étaient suffisamment riches pour que des précepteurs, souvent hommes éminents, puissent s’occuper d’eux presque quotidiennement. Les enfants issus de familles pauvres continuaient comme par le passé à ne recevoir aucun enseignement particulier, et à connaître pratiquement la même déchéance que celle subie depuis des siècles.
-
Au XVIIIe siècle
Au début du XVIIIe siècle, le premier sourd connu ayant enseigné à d’autres sourds en langage gestuel est Etienne de Fay, professeur, dessinateur et architecte à Amiens (vers 1710).
En France, Jacob Rodrigue Pereire (1715-1780) enseigne la parole à de jeunes sourds de familles riches. Il utilise l’alphabet manuel de Bonnet et quelques gestes de son invention pour certaines syllabes. Il refuse les gestes naturels. Il prône la « démutisation » (terme qui sera employé par Seguin en 1847) : l’élève touche la gorge du professeur et essaie d’imiter à la fois les vibrations qu’il sent et l’articulation des organes qu’il voit.
L’abbé de l’Épée (1712-1789) : ce n’est qu’un 1760 qu’un entendant commence à s’interroger sur l’usage qu’on pourrait faire des gestes naturels des sourds : Charles Michel de l’Épée. Contestataire de l’Église, l’abbé de l’Épée va réagir pour les sourds mais aussi contre l’Église. On raconte qu’il entre par hasard (pour échapper à la pluie) dans une maison où se trouvent deux sœurs jumelles sourdes. Il est frappé par la complexité du langage des signes qu’elles ont élaboré ensemble et avec la communauté sourde de Paris. Il apprend les gestes avec elles. Pour la première fois, est reconnu le fait que les gestes peuvent exprimer la pensée humaine autant qu’une langue orale.
L’abbé de l’Épée créé chez lui, rue des Moulins à Paris, une petite école où il reçoit gratuitement tous les enfants sourds qu’on lui confie. Il leur enseigne le français écrit à l’aide des « gestes naturels » (venant des élèves) et de signes artificiels de son invention. Il organise des démonstrations de communication d’élèves sourds (de 1771 à 1774) pour des éducateurs et des célébrités venus exprès de toute l’Europe.
L’idée se répand partout que les sourds peuvent être éduqués en groupe, grâce à une méthode gestuelle et que l’instruction des sourds n’est plus réservée aux privilégiés. Certains racontent même qu’à Paris les sourds pauvres ont désormais plus de chances que les entendants pauvres d’accéder à l’éducation…
Il publie en 1776 un premier ouvrage, « Institution des sourds-muets », dans lequel il développe un système de « signes méthodiques ». Ce livre fait l’effet d’une bombe. Pereire (Paris), l’abbé Deschamps (Orléans), Heinicke (en Allemagne) se révoltent : seule la parole peut exprimer la pensée humaine !
L’abbé de l’Épée n’aura pas inventé la Langue des Signes mais une convention gestuelle personnelle, vite abandonnée des sourds, habitués aux signes utilisés dans leur ville par la communauté sourde et surtout à la grammaire de leur langue des signes, grammaire complètement méconnue par l’abbé de l’Épée. Toutefois, Charles Michel de l’Épée se sera battu et aura réussi à imposer à l’opinion, l’idée que les sourds sont des hommes comme les autres et qu’ils sont capables d’intelligence et d’apprentissage, comme tout le monde.
En 1779 paraît sans soute le premier livre écrit par un sourd « Observations d’un sourd-muet ». Il s’agit de Pierre Desloges, relieur et « colleur de papier pour meubles », âgé de 32 ans. Devenu sourd à 7 ans, trop jeune pour avoir bénéficié de l’enseignement de l’abbé de l’Épée, Pierre Desloges avait eu le temps d’acquérir les rudiments du français et de les développer à force de travail grâce aux livres qui lui passaient par les mains.
En 1791, l’Assemblée Nationale attribue à l’abbé de l’Épée le titre de Bienfaiteur de l’Humanité et décide que les sourds peuvent bénéficier des Droits de l’Homme. En 1789, à la mort de l’abbé de l’Épée, son école devient l’Institution Nationale des Sourds-Muets. C’est l’abbé Sicard qui la dirige.
-
Au XIXe siècle
Médecin-chef de l’Institut de Paris à partir de 1800, Jean-Marc Itard (connu pour son éducation de l’enfant sauvage de l’Aveyron), consacre sa vie à la guérison de la surdi-mutité et à l’enseignement de la parole. Convaincu d’une origine physiologique de la surdité, il se livre à de nombreuses expériences médicales douloureuses (et souvent très cruelles) sur des élèves de l’Institut. Ne parvenant pas à apprendre à ses élèves à prononcer les mots ou les sons qu’il désirait, il conclut que ses élèves sont « contaminés » par les habitudes gestuelles des autres classes. Il cherche alors à supprimer totalement l’usage de la Langue des Signes au profit d’une éducation exclusive de la parole. Il finira par reconnaître « indispensable » la langue des Signes dans l’instruction « morale » et « intellectuelle » du sourd, tout en gardant sa préférence pour la parole. Par testament, il financera d’ailleurs une classe de l’Institut dans laquelle tout usage de la Langue des Signes est interdit.
En 1816, les Américains viennent chercher le Français Laurent Clerc, professeur à l’Institut de Paris, pour fonder sur le nouveau continent la première école américaine pour sourds. Laurent Clerc crée dans le Connecticut une école où sont utilisés massivement les signes français.
Ferdinand Berthier est l’un des plus brillants exemples de réussite d’un sourd par l’éducation bilingue (LSF et français écrit), la LSF étant alors (provisoirement) autorisée. Il devient professeur à l’Institut National des Sourds de Paris et défend hardiment le peuple sourd. Il écrit de nombreux livres sur le monde des sourds et est élu membre de la Société des Gens de Lettres. Il dénonce les erreurs de méthode de l’Abbé de l’Épée mais le respecte infiniment et en défendra la mémoire toute sa vie.
-
La difficile progression vers le XXIe siècle
Le Congrès de Milan : on y trouve 162 congressistes entendants (majoritairement Français et Italiens) et deux personnes sourdes. Deux jours avant le congrès puis chaque après-midi, les délégués assistent à des démonstrations, toutes réussies, de l’éducation orale des sourds. De nombreux témoignages montreront ensuite que les jeux étaient soigneusement préparés d’avance. Le congrès se termine par un cri : « Vive la parole ! » et par un vote unanime des délégués (à l’exception des Américains) pour l’interdiction des gestes dans l’éducation des sourds. Le Congrès de 1900 frappe d’interdiction toute participation des sourds français.
Edward Miner Gallaudet Fils, enseignant entendant, ose contester cette décision, propose une éducation « mixte » de la langue (où le mot « signe » est soigneusement évité) mais sa demande est refusée par le Congrès.
Une « Guerre de Cent Ans » commence ainsi, durant laquelle les sourds ne peuvent communiquer en signes qu’en cachette, se transmettant illégalement une langue interdite dans toutes les écoles, dans tous les lieux d’instruction.
En 1924, Rubens-Alcais crée les Jeux Olympiques des Sourds.
En 1926, Crellard crée le Salon International des Artistes Silencieux.
La majorité des sourds de France, après les années 50, se trouve massivement et gravement sous-éduquée. Elle quitte l’école avec un niveau très bas.
Il faut attendre 1971 et le Sixième Congrès de la Fédération Mondiale des Sourds (qui se tient cette année-là à Paris) pour que les entendants français travaillant avec des sourds prennent conscience de la richesse et de l’efficacité des traductions simultanées en Langue des Signes, en voyant travailler les interprètes suédois et américains
Le Langage Parlé Complété / Le Cued Speech : en 1967, le docteur physicien R.Orin Cornett met au point à Washington le Cued Speech, dans une perspective d’éducation purement oraliste.
Le Langage Parlé Complété est une aide à la lecture labiale. Il s’agit d’associer, à chaque phonème prononcé, un geste de complément effectué par la main près du visage. Le L.P.C. vise l’élimination des sosies labiaux.
L’acquisition des structures de la langue grâce au L.P.C. permet aux enfants sourds d’apprendre à lire à un âge normal et en suivant les mêmes étapes qu’un enfant entendant. Au congrès de 1975, les Français découvrent le développement social et intellectuel des communautés sourdes américaines où la langue des signes est autorisée.
1983 : Arrivée du LPC en Isère.
C’est en 1977 que le Ministère de la Santé lève légèrement l’interdit qui pèse sur la Langue des Signes. Mais ce n’est qu’en 1991 que l’Assemblée Nationale accepte, par la loi Fabius, l’utilisation de la LSF dans l’éducation des enfants sourds. « Dans l’éducation des jeunes sourds, la liberté de choix entre une communication bilingue -langue des signes et français (écrit et oral)- et une communication orale est de droit ». La mise en pratique de la loi est lente : manque de moyens financiers, difficultés pour les sourds d’accéder aux formations de formateurs et d’enseignants spécialisés,…
Le 17 juin 1988, le Parlement Européen vote une résolution sur les langues des signes à l’usage des sourds. Elle vise à la reconnaissance officielle dans chaque état membre du langage gestuel employé par les sourds. Elle invite les états membres à éliminer tous les obstacles auxquels se heurte encore l’usage du langage gestuel. Elle invite les états membres à financer des projets pilotes en faveur de l’enseignement à des enfants et à des adultes entendants du langage des signes par des sourds formés à cette fin.
Le rapport Gillot (1998) : le 30 juin 1998 Dominique Gillot, députée du Val d’Oise, présente son rapport pour le « Droit des sourds » en 115 propositions, « …pour que le siècle qui s’ouvre devant nous fasse du droit des sourds le devoir des entendants ».
Le rapport Gillot demande notamment une meilleure prise en compte de l’intérêt du LPC par les « décideurs ».
Le 27 mars 1999 a lieu la Marche Nationale des Sourds dans toutes les grandes villes de France, réclamant notamment la reconnaissance officielle de la Langue des Signes Française, un corps d’interprètes d’État permettant l’exercice des droits des sourds (droit à la Justice, droit à l’information complète,…), le bilinguisme (LSF et français écrit et parlé) reconnu dans l’enseignement scolaire et professionnel.
-
Constats
- Tout d’abord l’évidence se fit jour peu à peu jour qu’il fallait absolument dépister la surdité de l’enfant le plus tôt possible, pour que celui-ci puisse bénéficier d’une prothèse auditive dès ses plus jeunes années, si ce n’est l’âge de six mois.
C’est ainsi qu’on est arrivé à ce dépistage systématique de la surdité dans les maternités. - Par ailleurs, fort des résultats obtenus chez la très grande majorité des enfants, le monde médical préconisa – ce qui en soi était une bonne chose – d’appareiller précocement tous les enfants sourds, pour essayer de leur apprendre à parler.
Néanmoins quelques-uns d’entre eux, parce qu’ils étaient sourds profonds, après des années d’un usage pourtant commencé précocement, ne tirèrent aucun profit de ces prothèses. Ici, un implant cochléaire peut s’avérer utile.
Malgré cela, certains médecins et rééducateurs en vinrent cependant à prôner une éducation exclusivement oraliste. L’intention était bonne. Ils espéraient ainsi éviter à ces futurs adultes l’effet de ghetto dans lequel une éducation gestuelle pure les menait presque obligatoirement.
Il y eut certains abus, qui bien sûr, par la suite, furent mis en épingle.
Quelquefois, dans certaines écoles, on en arriva à attacher les mains des enfants derrière leur dos pour les empêcher de faire des gestes au cours de leurs efforts pour apprendre à parler.