Témoignages
« L’accès à la langue française pour les sourds ne relève plus de la chance mais de la réalité »
Témoignage de Jérémie BOROY, assistant parlementaire, 27 ans.
Je suis né en 1976 et suis originaire de Caen, en Normandie. Je suis sourd de naissance, profond 1er groupe. Ma surdité bilatérale a été dépistée à l’âge de dix-huit mois et j’ai été immédiatement appareillé.
Mes parents sont entendants et enseignants. J’ai une sœur, Jessica, de six ans plus jeune et qui est aussi sourde profonde 2nd groupe. Elle est étudiante à l’école des Beaux-Arts de Caen.
Mon parcours, sous l’angle de ma surdité
Je n’insisterai pas sur ma petite enfance, elle est très classique et commune à beaucoup d’enfants sourds, on a sorti l’artillerie lourde dont je vous épargne les détails : audioprothésiste, orthophoniste, psychologue et j’en passe !
Un détail quand même… : dès l’annonce de ma surdité, mes parents se sont interrogés sur leur communication avec moi dans leur langue, c’est-à-dire en français. L’objectif étant que le français soit ma langue maternelle.
Ca tombait bien : « Communiquer », le petit bulletin associatif de l’ANPEDA, venait de faire un compte-rendu d’une conférence du Dr Cornett qui était venu en France présenter sa trouvaille : la Langue française Parlée Complétée. L’article de « Communiquer » reproduisait les clefs de ce code phonétique. Mes parents s’y sont donc collés et une semaine plus tard, ils me codaient leurs premières phrases. Il faut reconnaître qu’en 1978, il s’agissait surtout d’y croire.
J’ai démarré ma scolarité en totale intégration dès l’école maternelle, jusqu’au lycée. Je n’ai pas eu de codeur (intervenant pratiquant la Langue française Parlée Complétée) avant le lycée, où j’ai demandé à en avoir un pour quelques heures par semaine. Du point de vue de ma surdité, cette intégration s’est très bien passée.
Ensuite, je suis passé à la deuxième étape de cette intégration, en allant à l’Université. C’était un peu plus délicat, car j’étais dans un univers un peu moins « protégé », où il m’a fallu compter un plus sur moi-même que sur les enseignants pour espérer suivre un minimum. A la fac, j’y ai fait un peu de tout, peut-être parce que je ne savais pas trop ce que j’allais faire, mais surtout parce que finalement, je ne suis pas bon en tout ! J’ai fini par décrocher une licence de communication politique et le diplôme de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris.
En parallèle, et on passe à la troisième étape de mon intégration, j’ai démarré mon parcours professionnel par le journalisme. J’ai été journaliste pour l’hebdomadaire d’un parti politique, où je suivais l’actualité parlementaire.
Cette expérience de deux ans fut particulièrement riche, mais surtout formatrice dans le sens où mon travail et ma surdité n’étaient pas toujours très compatibles. Je me suis souvent retrouvé dans des situations assez handicapantes (rédiger des compte-rendus de débat, faire des interviews de personnes à qui je ne pouvais pas toujours demander de recommencer parce que je n’avais rien compris). J’ai donc profité de cette expérience pour apprendre à résoudre certaines situations de handicap mais aussi pour connaître mes propres limites.
Depuis quatre ans, je suis assistant parlementaire à l’Assemblée Nationale où je travaille auprès de députés. Là aussi, l’essentiel du travail repose sur la communication ; mais ça se passe vraiment très bien et surtout, je suis dans mon élément.
Plus récemment, j’ai vécu une nouvelle expérience qui m’a énormément apporté. Je me suis présenté à une élection cantonale en mars 2001. Ce fut fabuleux, pas seulement d’un point de vue politique parce que je suis arrivé au deuxième tour, mais aussi par rapport à ma surdité.
Vous l’imaginez bien, pendant toute la campagne électorale, cette surdité a été mise à l’épreuve.
Il s’agissait d’un canton rural, avec des gens de la campagne à qui il fallait faire accepter l’idée qu’un candidat puisse être sourd et qu’il était tout à fait possible de voter pour lui ! De plus, sans connotation péjorative de ma part, à la campagne, on s’exprime souvent de manière peu intelligible, avec de temps en temps, une tendance au patois… ce qui n’était pas pour me faciliter la tâche ! Les réunions publiques, le porte-à-porte, les permanences, les relations presse, les rencontres avec les électeurs sur le marché etc… autant de situations de véritable stimulation où en matière de communication, j’avais plutôt intérêt à m’accrocher ! Comme tout à l’heure, le bilan « solutions aux situations de handicap et propres limites » m’est très bénéfique. Résultat des courses : je suis pressé de recommencer.
Quel est mon regard sur la Langue française Parlée Complétée ?
C’est très simple. Je viens de vous présenter rapidement mon parcours et mes choix professionnels. Ces choix auraient pu être autres. Mais en fait, ce sont MES choix.
Au fond, qu’il y a-t-il de plus important que d’avoir la liberté de choisir ? Et pourquoi j’insiste sur cette liberté de choix ? Parce que pendant longtemps, trop longtemps, on a considéré les personnes sourdes inaptes à exercer un bon nombre d’activités et on a eu plutôt tendance à faire des choix à leur place, et lesdits choix étaient restreints.
Or, en ce qui me concerne, je n’ai jamais eu le sentiment que ma surdité m’empêcherait de faire ce que j’ai envie de faire. Ce qui ne veut pas dire que je ne me retrouve jamais en situation de handicap du fait de ma surdité. Loin de là ! Mais j’ose penser que lorsqu’on vit bien sa surdité, on peut être en mesure de surmonter (ou de contourner) ces situations de handicap.
J’en viens au sujet : pour justement être libre dans mes choix, il m’a fallu quelque chose d’essentiel : la langue française. La possibilité que j’ai de comprendre le français, de me faire comprendre en français, de lire et écrire en français, de penser en français, cette possibilité-là, elle est bien évidemment LA condition sine qua non de ma liberté de choix. Vous remarquerez que la même problématique se pose pour tout le monde, sourd ou non…
Je ne sais pas si sans la LPC, j’aurais eu les mêmes possibilités. Mais il est certain que la LPC m’a facilité les choses et il m’arrive souvent de penser à ce qu’aurait été mon quotidien sans LPC : sans doute pénible, fatiguant, décourageant, au lieu d’être, comme l’est justement la LPC : fluide, reposant et stimulant.
Vous comprendrez donc que je sois particulièrement attaché aux possibilités et aux enjeux de la LPC, ou plutôt de l’accès à la langue française.
Dans la combinaison :
- faire parler l’enfant sourd,
- faire entendre l’enfant sourd,
- faire accéder l’enfant sourd à la langue, On privilégie encore souvent les deux premiers impératifs. Je pense que le troisième, l’impératif de l’accès à la langue, doit être le premier. Sans bien entendre, même si ce n’est pas toujours facile, on peut toujours se débrouiller. Sans bien parler, même si ce n’est pas toujours commode, on peut toujours s’en sortir. Sans la langue, en revanche, on ne peut rien du tout.
De façon plus personnelle, je dirai aussi qu’à des projets confus, dont on ne mesure pas les conséquences à long terme pour l’enfant sourd, il faut oser préférer des projets clairs aux objectifs bien affirmés. Le projet LPC, avec code à la maison et intégration scolaire est un projet clair.
J’ai eu la chance de bénéficier de ce projet stimulant et efficace. Maintenant, à mes yeux, le but du jeu est que l’accès à la langue française pour les sourds ne relève plus de la chance mais de la réalité.
Jérémie.
Visite médicale et permis de conduire
Nous publions ici un fax que nous avons reçu de la part d’une maman d’un garçon sourd qui a été confrontée à une situation ubuesque à cause des préjugés de la société envers tout individu sourd…
Vous trouverez également deux réactions à ce fax en fin de page. N’hésitez pas à nous faire part des vôtres.
Essonne, le 14 mars 2001
Maman d’un enfant sourd, je me permets de vous adresser ce courrier pour vous exposer une situation qui nous laisse mon fils V. et moi profondément affligés. V. attendait avec une impatience non contenue, le jour de ses 16 ans pour pouvoir enfin bénéficier de l’apprentissage de la conduite accompagnée. Renseignements pris, nous contactons la sous-préfecture (Palaiseau) et obtenons un rendez-vous pour le mercredi 14 mars.
Nous sommes reçus par le docteur X et son assistante. Nous remettons l’analyse d’urine demandée, sans rapport d’ailleurs avec l’handicap.
Puis viennent les questions d’usage (bois-tu, fumes-tu, ton poids, ta taille…). Mon fils essaie avec une bonne volonté de répondre aux questions en oralisant, exercice, on le sait, difficile pour un sourd. Je m’efforce malgré tout de ne pas trop intervenir de façon à ce qu’il se rende compte que V. est capable de se prendre en charge. Je fais tout de même remarquer à l’assistante parlant très bas, qu’il convenait d’articuler, et que le problème n’était pas seulement d’entendre mais de comprendre.
Puis viennent les questions plus pernicieuses : crise d’épilepsie ? Prise de psychotropes, à cette question je réagis et demande quel en est le but : il m’est alors répondu que les sourds peuvent avoir un comportement « particulier »… Je reste atterrée devant tant d’ignorance, on me demande s’il entend lorsqu’on parle, puisqu’il lit sur les lèvres comment entend-il lorsque l’on est derrière ? etc…
Mon fils étant appareillé, j’explique que même une prothèse et malgré l’excellent gain qu’il en retire, reste une oreille « électronique » qui permet de recevoir les sons, mais pas forcément de comprendre la parole.
Je vois alors mon fils, décontenancé par l’attitude de ces deux adultes, qui ne comprend pas ce qu’on lui demande. Je vois son regard surpris par ces adultes qui semblent le tester, le juger. Il ne saisit pas complètement ce qui est en train de se jouer à ce moment là. Je finis par laisser voir mon agacement.
C’est alors que le docteur X porte l’estocade en me disant : « Madame, estimez-vous heureuse, nous aurions pu exiger un bilan psychiatrique ! » Là c’en est trop. Comment peut-on à l’entrée dans le troisième millénaire associer encore Surdité et Arriération Mentale, ce sont des propos d’un autre âge… blessant, insultant et méprisant.
Pour clore la séance, il m’a été imposé de fournir un audiogramme, et ensuite seulement on statuerait sur son sort.
(…)
Mme E. R.
« Il m’est d’avis que ce genre de visite n’est absolument pas adapté pour les personnes sourdes et qu’il conviendrait de prévoir une autre procédure. (…) Il n’empêche que j’irai jusqu’au bout de ma démarche car je n’accepte pas ces pratiques qui ne respectent pas la dignité humaine, en suspectant la santé mentale des personnes sourdes.
Pour information, je me suis rendue à l’auto-école, le mercredi 14 mars, pour savoir ce qui était indiqué en matière d’incompatibilité à la conduite automobile. A mon grand effarement, il est indiqué pour les sourds profonds :
Sourd profond
Incompatibilité : voir observations.
Observations : Bilan psychiatrique éventuel pour détecter une aliénation mentale.
Je souhaite répondre à la lettre de Mme E. R., parue dans le courrier des lecteurs du numéro 1 pour lui adresser ce témoignage d’encouragement. Ayant une surdité sévère et étant oraliste, je me rappelle avoir passé cet examen médical. Certes, les situations ne peuvent se comparer, mais je voudrais seulement lui dire que des examens médicaux pour le permis de conduire peuvent aussi bien se passer. Je crois me rappeler que j’avais considéré ceci comme une routine ennuyeuse, sans plus (cela remonte à 10 ans). De même, je voudrais lui dire que je connais un sourd profond qui conduit très bien, depuis vingt ans, je pense. Au fond, cette lettre ne m’a pas trop surprise, connaissant l’imbécillité de certains, mais en même temps, elle m’a laissé perplexe. Puis-je lui permettre de lui conseiller vivement de changer de médecin ? Ou encore de le signaler à la sous-préfecture, dans le cadre du droit humain ?
Et bonne chance pour ton permis de conduire, V..
R. P. (Paris)
Je suis surprise, je suis allée seule à cette visite et je n’ai rencontré aucune question du genre, on m’impose seulement la présence d’un deuxième rétroviseur droit, mon moniteur a été obligé d’adapter la voiture au risque de racler au passage les autres voitures pour ce rétroviseur supplémentaire (qu’il a d’ailleurs fini par enlever).
J’ai demandé à des amis, étudiants en Médecine, comment on leur fait percevoir l’handicap dans sa forme générale. Le problème est bien connu : les médecins sont habitués à ne prendre en compte ce qu’on appelle « la face clinique » de leur patient, ce qui les rend souvent distants par rapport à celui-ci. Heureusement, les mentalités semblent changer tout doucement. On peut toujours éditer un petit livret pour sensibiliser les médecins sur les problèmes généraux de la surdité, et au passage expliciter qu’on n’est pas des fous en liberté (j’ai vu un de ces dépliants qui expliquent que ce n’est pas parce qu’on a certains troubles de communication que l’intelligence serait déficiente, cela concerne aussi ceux qui ont des troubles du langage ou de la parole).
C’est vrai qu’on peut se poser la question : pourquoi un médecin qui délivre le constat d’aptitude à conduire un véhicule serait-il en droit d’exiger un bilan psychiatrique alors que rien ne l’indique dans le carnet de santé du patient, et plus particulièrement s’il est sourd ? Sinon on parlerait de « multihandicap », qui est autre chose que la surdité dite « essentielle » ?
D’autre part, il y a eu récemment des statistiques selon lesquels il est révélé que les personnes sourdes ont eu moins d’accidents à déplorer que les entendants, on dit qu’ils font plus attention aux indices significatifs présents dans leur environnement quand ils conduisent.
Mme R. a pleinement raison de qualifier ces propos comme datés d’un autre âge ! C’est vraiment dommageable, une pareille bêtise !
R. (Bruxelles)
La réponse de Philippe, qui témoigne sur son propre examen du permis de conduire
La réponse de Philippe qui réagit au témoignage de cette mère qui accompagnait son fils à l’examen du permis de conduire
Suite au témoignage de cette mère accompagnant son fils candidat au permis de conduire, j’aimerais dire que je m’y suis reconnu, mais en pire, avec la différence près que cela se passait en 1966, dans le fin fond de l’Ariège, à Foix …
Pour me récompenser d’avoir passé mon bac en 1966 (mathélém), ma mère a décidé de me faire passer le permis de conduire : auto-école avec un moniteur plutôt intelligent et pas du tout désarçonné par mon handicap. Quelques leçons après, je suis fin prêt pour me présenter à l’examen .
Mais avant tout, il faut passer la visite médicale, à Foix ; j’y suis donc allé, seul, en bus, me présenter aux médecins de la commission médicale.
Première surprise : les deux médecins de service sont plutôt âgés, presqu’un pied dans la tombe, l’un fumant cigarette sur cigarette, l’autre agité de spasmes parkinsoniens (j’exagère a peine).
Deuxième surprise : l’ahurissement qui se dessinait sur leurs visages et qui allait grandissant quand ils ont constaté ma surdité, puis ma parfaite élocution, puis le fait que j’étais bachelier.
- « Mais il parle, se disent-ils, un sourd-muet ???? Et fort bien, pas possible … ? »
- « Et il a le bac, mais comment ??? » tout en se regardant en hochant la tête, engoncés dans leurs costumes trop grands, l’air incrédule et méfiant.
Troisième surprise : l’obligation de me mettre « à poil », de poser des livres sur la tête, de marcher le long d’une ligne blanche sur le parquet, ensuite de monter sur la table, et de « faire l’avion », corps penché, bras étendus, une jambe en l’air à l’horizontale… et cela pendant un moment sous le regard sadique de ces vieux croulants … dans une pièce glaciale (en février !).
Quatrième surprise : ces vieux m’envoient à l’hôpital psychiatrique de St Lizier, à la grande fureur de ma mère, et cela malgré l’intervention de plusieurs de nos amis, médecin ou sous-préfet de Foix …
Les résultats sont excellents … normal pour un bachelier ! Malgré cela, toujours méfiants, les médecins ne m’accordent le permis que pour un mois, à renouveler après chaque visite médicale à 250 FF – de 1966 – la visite (non remboursée !), il y avait de quoi être dégoûté de conduire.
Nouvelle tentative de conciliation, il me fut accordé ensuite un délai de trois mois entre deux visites.
Fin 67, ç’en était trop, je suis allé voir un médecin de Toulouse à la commission du permis de conduire de la Haute-Garonne.
Coup de chance ! Le médecin en question était jeune, énergique et très cultivé : il fut réellement stupéfait par les épreuves que j’avais dû subir : il a aussitôt téléphoné aux confrères ariègeois (je serais bien en peine de vous citer les noms d’oiseaux …) et réclamé le transfert du dossier pour en établir un nouveau et faire ainsi disparaître le tampon infamant de l’hôpital psychiatrique.
J’ai maintenant depuis cette date le permis B et le permis A (moto 850 cm3) et sans un seul accident grave en trente-six ans de conduite, même jusqu’en Syrie et Damas …
Mais je pense toujours à cette visite comme la pire humiliation de ma vie, perché sur cette table.
Il semblerait tout de même que ce ne soit pas le cas partout et que les médecins interprètent à leur guise le code médical. Ainsi, il y a un sourd quinquagénaire autorisé à voler dans son petit avion privé du côté de la Rochelle, et un autre fort érudit, actif, à qui la commission médicale de Paris a enlevé sa licence de pilote privé obtenu aux USA (600 heures de vol) …
Pauvre France !
Philippe.
« Le métier d’architecte ne nourrit pas son homme sourd »
Témoignage de Philippe CRETE, Architecte, 55 ans.
Je me présente brièvement : je suis maquettiste et architecte ; en effet, diplômé en 1975, salarié deux ans de suite puis installé en libéral, j’ai créé un atelier de maquettes d’architecture-environnement-protoypes… pour diversifier mes activités et obtenir un complément de revenus non négligeable, car le métier d’architecte ne nourrit pas son homme sourd …
Mon parcours professionnel
Arrivé au niveau Bac+ 6 après des études à Nice dans un collège classique sans aucune aide (sauf par le biais des notes de mes camarades) ; puis étudiant à Toulouse, à l’Ecole Nationale d’Architecture, j’ai crée ma propre entreprise en 1977 après avoir obtenu mon diplôme d’architecte DPLG en 75.
Avant cela, j’ai été d’abord salarié dans un gros cabinet d’architecte (70-77), puis associé à un jeune architecte (entendant). Nous avons travaillé sur quelques réalisations de villas, maisons solaires bioclimatiques et d’un cabinet médico-dentaire, tout en passant quelques concours d’architecte.
En 1985 je quitte ce confrère pour créer un atelier de maquettes d’architecture, prototypes, sites et environnement, etc. Effectivement, je m’étais rendu compte que le métier d’architecte n’est en fait pas vraiment adapté pour un sourd ou un malentendant, car ce métier oblige à être à l’ECOUTE quasi-permanente de tous les intervenants dans l’acte de bâtir, et ce, à tous les niveaux : l’activité d’un architecte se partage en réalité à 25% pour le projet et à 75% à écouter, discuter, synthétiser et à diriger les gens !
Depuis 1985 donc, l’activité de mon atelier de maquettes va en progressant, avec l’embauche d’un apprenti, lui aussi sourd (gestuel) de 1986 à 1991, mais qui a été licencié pour raisons économiques, puis avec la présence d’un entendant, embauché en 1995.
Comme architecte, à moins de redevenir simple dessinateur ou infographiste salarié dans un cabinet, pour un sourd, les difficultés sont nombreuses : le téléphone, surtout le portable, avec les informations à trier et à synthétiser, le fait d’écouter des gens, les chantiers à diriger d’une main ferme, les responsabilités lourdes à assumer … et c’est valable aussi pour les entendants… alors, pour un sourd, le pauvre …
Donc, pour rester indépendant, cette création de mon entreprise a été nécessaire, malgré quelques difficultés, mais mon épouse – entendante – m’a beaucoup aidé au début jusqu’à ce que je prenne un rythme de croisière, avec l’aide d’un expert-comptable indépendant, et quelques subventions de l’AGEFIPH jointes à des emprunts auprès de ma banque pour l’achat de matériel : fax , scanner, micro-informatique, matériel spécial pour la découpe-formage des matières plastiques, etc…
Depuis, le bouche à oreille fonctionne, ma notoriété s’est bien établie et je rivalise avec les meilleurs maquettistes de la région, les contacts avec les clients se passent sans problème particulier, ayant une bonne labiolecture et une bonne élocution, tout en connaissant également la LSF.
Philippe.
Témoignage de Dolorès Combes : être sourd dans un endroit paumé au fin fond de la campagne
Le parcours de Dolorès, actuellement à la fin de ses études.
Sourde profonde, née en 1979. Un frère, d’un an plus âgé et sourd profond également. Originaire du département de la Loire. Actuellement ayant terminé mes études, diplôme d’ingénieur agronome.
La découverte de notre surdité
Sourde profonde, j’ai passé mon enfance dans un petit village de la Loire au fin fond du Massif Central. Cette précision sur la localisation géographique est importante car elle aura des conséquences sur la prise en charge de mon éducation. J’ai un frère d’un an mon aîné, qui s’appelle Samuel. Il est également sourd profond.
Ma surdité a été détectée en même temps que la sienne. J’avais alors un peu plus de 18 mois. La surdité de mon frère n’a pas été décelée plus tôt car c’était un enfant très vif. Ne pouvant tenir en place, il réagissait, semblait-il, à tous les stimuli. C’est seulement parce qu’à plus de 2 ans, il ne parlait toujours pas que mes parents l’ont emmené chez un spécialiste.
Ils apprirent ainsi soudainement la vérité : leurs deux enfants étaient sourds profonds. Pour eux, ce fut un choc d’autant plus brutal qu’ils ne s’attendaient pas une annonce aussi grave. Et d’autre part, comme beaucoup de parents dans ce cas, ils étaient confrontés à un domaine qu’ils ne connaissaient pas : celui de la surdité. Les médecins ont tout de suite parlé d’écoles spécialisées pour sourds.
L’école la plus proche était à Saint Etienne, c’est à dire à 80 km de la maison. Selon l’avis médical, il aurait fallu y scolariser les enfants immédiatement. Le plus tôt était le mieux mais mes parents n’ont pas voulu s’y résoudre tout de suite.
En attendant, mon frère et moi, appareillés aussitôt, avons suivi la maternelle à l’école du village, comme tous les autres enfants de la commune. Bien sûr, nous allions en orthophonie, 2 fois par semaine.
Nous ne pouvions en faire plus compte tenu de la distance. Là encore, c’était loin : il nous fallait une heure de route à l’aller et autant pour le retour pour nous rendre à Roanne. Nous habitions vraiment loin de tout et des grandes villes qui disposaient plus de moyens. Ainsi, bien qu’ils étaient intéressés, mes parents n’ont pas pu apprendre la langue des signes.
Il y avait des cours hebdomadaires le samedi matin à Roanne, mais parcourir encore 100 km aller-retour pour y aller, c’était réellement fatiguant.
Premiers pas dans le milieu scolaire
Le temps passe et l’heure du CP approche. Fallait-il aller à l’école des sourds de St Etienne comme le recommandait vivement le monde médical ? Pour en avoir le cœur net, mes parents sont justement allés visiter cette école. Ils sont frappés par le silence qui y règne, les enfants communiquent entre eux uniquement par gestes.
Bref l’ambiance ne correspondait pas aux attentes de mes parents. Moi et mon frère étions bien intégrés avec les autres enfants de notre âge, fallait-il nous enlever pour nous envoyer dans un monde inconnu au milieu d’enfants dont nous ne maîtrisions pas la langue ?
Un projet de classe semi-intégrée se mettait en place à Roanne sous l’initiative de quelques parents d’enfants sourds. Il s’agissait de regrouper quelques enfant sourds dans une école d’entendants. La journée, ils auraient suivi les mêmes cours que les entendants et le soir, une équipe d’enseignants les aurait pris en charge pour reprendre les notions non comprises.
Elle fut fonctionnelle lors de l’entrée en CP de Samuel. Bien que séduits par l’idée, mes parents n’ont finalement pas adhéré à ce projet toujours pour des raisons affectives.
En effet, il leur aurait fallu se séparer de leurs enfants pendant la semaine. Je dois préciser que ma mère ayant repris l’exploitation agricole de sa belle-mère, il fallait assurer la surveillance et la traite des vaches 2 fois par jour, entres autres tâches. Ce n’était donc pas possible de déménager, à moins de changer de métier.
Mes parents ont finalement décidé de nous laisser à l’école du village, avec l’accord des enseignantes. C’est ainsi que nous nous sommes lancés dans l’aventure de l’intégration. Je dis bien « aventure » car cela en était une. Mes parents n’avaient que peu d’échanges avec d’autres familles ou structure associative.
Ils n’avaient pas eu connaissance d’expériences d’intégration d’enfants sourds. Ils n’avaient que quelques témoignages de parents d’enfants sourds scolarisés en école spécialisée, et ceux-ci étaient plutôt négatifs, notamment quant au niveau scolaire de ce type d’établissements. Ce constat a certes contribué à conforter mes parents dans leur initiative.
Après tout, cela ne pouvait pas être pire et il serait toujours temps d’envoyer nos enfants en école spécialisée, pensaient-ils. Enfin, il faut souligner que le monde médical était absolument contre l’intégration et décourageait vivement mes parents en leur disant clairement « Vous allez vous casser la figure ! ». En bref, personne n’y croyait.
Seuls l’espoir (ou le désespoir ?) et surtout l’amour filial de parents qui ne pouvaient se séparer de leurs enfants, ont motivé cette décision de laisser leurs enfants à l’école du village.
Mon frère est donc le premier à tenter le CP. Pour améliorer ses conditions, une boucle magnétique est installée. Mais il s’avère par la suite qu’elle est fonctionne mal voire pas du tout.
Les résultats scolaires sont laborieux ; il obtient tout de même la moyenne. Pour plus de sécurité et compte tenu de son retard dans l’apprentissage de la langue orale du fait de la découverte tardive de sa surdité, mes parents décident de lui faire redoubler le CP.
Le bilan s’avère donc mitigé au bout de cette première année scolaire. En revanche, mes parents placent beaucoup d’espoir en moi puisque (sans me vanter !) je montre dès la grande section des bonnes dispositions scolaires. En effet, je confirme cette tendance puisque mon CP est une réussite d’un point de vue scolaire.
Je me montre excellente élève à tel point que je deviendrai ainsi tête de classe durant tout le primaire et collège !
C’est ainsi que le primaire se déroule parfaitement bien pour nous deux, même si pour Samuel, c’est toujours plus difficile et surtout cela lui demande plus d’efforts. De toute façon, il est bien évident que notre charge de travail est bien plus importante que celle des autres enfants, puisque nous avons toujours nos deux séances d’orthophonie par semaine.
Cette fois-ci avec les contraintes des horaires de classe, nous n’y allons qu’une fois par semaine, le mercredi, (toujours les 100 km à parcourir). Les notions non comprises en classe sont systématiquement reprises à la maison par maman dont le métier présentait l’avantage de pouvoir rester davantage au foyer. Les rapports avec les autres enfants sont tout à fait normaux, nous participons à tous les jeux à la récréation.
Les enfants ont l’habitude de notre surdité, ils font attention à nous et n’hésitent pas à nous redire ce que nous n’avons pas ou mal compris.
Les années collège
Au fil du temps arrive le moment où nous devons passer en sixième. C’est une étape importante car il faut aller dans un collège, situé à 15 km plus loin. La principale modification par rapport à l’enseignement du primaire est le cloisonnement des cours par matière et par conséquent la nécessité de changer de salle à chaque cours. De ce fait, notre boucle magnétique n’était pas adaptée.
Notre audioprothésiste nous parle d’un système H.F., boucle magnétique portative en quelque sorte. Bien que cela soit coûteux, nous décidons de l’acheter. Une fois le problème matériel résolu, reste un obstacle majeur : celui de convaincre un collège de nous accepter. Cela n’est pas une tâche facile car l’obtention de l’adhésion de toute l’équipe d’enseignants est une condition sine qua non de la réussite de l’intégration.
Mes parents commencent donc par contacter le principal du collège par lequel ils étaient intéressés. Ce dernier se montre plutôt favorable. Une réunion est organisée entre tous les professeurs du collège et les personnes qui s’occupent de notre éducation : enseignante du primaire, orthophoniste, audioprothésiste et bien sûr mes parents, moi et mon frère. Le but était d’expliquer comment cela se passait avec nous, quelles étaient les différences par rapport aux enfants ordinaires.
Finalement, malgré leur appréhension, les professeurs ont donné leur accord pour nous accueillir dans leur établissement. La rentrée se passe bien, le système H.F. se montre particulièrement utile puisqu’il apporte un bien meilleur confort d’écoute, la voix du professeur est plus nette et distincte en même temps que les bruits du fond sont gommés. Depuis nous avons conservé cet appareil jusqu’à la fin de nos études.
Il m’a été particulièrement utile au lycée et dans les études supérieures lorsqu’il s’agissait de prendre des notes. Grâce à ce matériel, j’étais relativement indépendante par rapport à mes camarades même si j’avais toujours besoin de prendre leurs notes afin de combler les trous (phrases et mots non compris) ou de vérifier l’exactitude de mes notes.
De ce fait, cela me dispensait de faire systématiquement des photocopies et par ailleurs, grâce à une meilleure compréhension du cours, mes leçons étaient plus rapidement assimilées.
Mes parents ont tenté d’obtenir des heures de soutien scolaire, en particulier pour mon frère, mais cela relevait d’un véritable parcours de combattant, quant au financement de ces heures.
En 6ème, nous n’en avons pas eu et nous avons continué d’aller en orthophonie le mercredi après-midi. C’était particulièrement fatigant, car nous avions cours le matin. Nous revenions vers 12H30 chez nous par les transports scolaires, et aussitôt après avoir rapidement avalé notre déjeuner, nous repartions en voiture à Roanne (toujours ces 100 km, à ceci près que la route a été légèrement améliorée !).
Lorsque nous arrivions le soir à la maison, c’était l’heure des devoirs… C’est pourquoi lorsque nous avons pu avoir des heures de soutien et d’orthophonie au collège, donc sur place, en 5ème, ce fut un soulagement. Nous étions ravis de pouvoir disposer de 2 heures de temps libre le mercredi après-midi !
Malheureusement, nous avons été déçus par le niveau de ce soutien, et surtout par la fréquence d’absentéisme de l’orthophoniste devant assurer ces heures…
Du coup, en 4ème et 3ème, nous avons abandonné ce système. Mes parents ont préféré faire appel à quelques professeurs du collège eux-mêmes qui ont bien voulu assurer du soutien scolaire à mon frère qui en avait le plus besoin. Quant à moi, je n’ai jamais eu réellement besoin de soutien scolaire puisqu’en me débrouillant avec les livres, je m’en tirais fort bien.
Le bilan de ces années de collège était donc positif à tous points de vue. Les professeurs s’étaient parfaitement adaptés à notre différence ainsi que nos camarades de classe. Tout se passe bien. Notre exemple est désormais suivi par d’autres parents qui tentent eux aussi l’intégration de leur enfant sourd.
Au lycée, je suis séparée de mon frère. Il choisit la voie professionnelle qui correspond mieux à ses attentes. Il commence par un BEP et termine par un BTS.
Actuellement il travaille. Tandis que moi, je suis la voie des études générales. Jusque là, nous avions toujours été ensemble, dans la même classe. Je pense que cela m’a beaucoup aidé, car psychologiquement je savais que je n’étais pas seule et d’autre part, nous nous aidions mutuellement. Une complicité régnait entre nous.
Le temps du lycée
J’entre en seconde dans un petit lycée de campagne. Là également, des contacts préliminaires sont pris avec le Directeur et des rencontres avec les professeurs sont organisées afin de les informer et d’obtenir leur adhésion. Je m’intègre également très bien, ce qui n’est pas évident puisqu’à la rentrée je ne connais aucun de mes camarades. J’appréhendais un peu la prise de notes mais finalement grâce à mon appareil et aidée par mes copines, je m’adapte sans trop de peine à l’enseignement de lycée.
La charge de travail est plus lourde d’autant plus que je choisis de suivre une première et terminale scientifiques malgré mes dispositions plus littéraires. J’ai fait le choix de passer le bac S car à mes yeux, il m’ouvre plus de portes pour la suite des études, et d’autre part je ne suis pas intéressée par les métiers de l’enseignement, qui sont le débouché principal à terme du bac L.
Par conséquent, j’ai plus de difficultés par la suite notamment en maths. La première est particulièrement laborieuse, et curieusement la terminale me paraît moins ardue. J’avais un objectif : décrocher le bac.
En 1997, j’obtiens le bac et avec mention ! C’est alors une grande joie car pour moi, c’est le couronnement de tous mes efforts. Je me rappellerai toujours de ce jour où je suis allée chercher les résultats…
La vie universitaire
J’étais tentée depuis longtemps par les écoles d’agronomie ou vétérinaires mais je ne m’inscris pas en classe préparatoire scientifique, qui est la voie principale d’accès. Compte tenu de mes résultats dans les matières scientifiques, je n’étais pas sûre d’assurer jusqu’au bout le rythme intense des classes préparatoires.
C’est pourquoi je choisis de suivre un DUT de biologie tout en sachant qu’il y a une possibilité avec ce diplôme d’intégrer une de ces écoles par la suite. Je quitte donc ma région d’origine pour passer 2 ans à Aurillac, à 230 km. _ Ces deux années ont été enrichissantes, je fais l’expérience des cours en amphi même si la promotion de 70 étudiants n’est pas comparable en effectif au public estudiantin des facs. C’est également l’époque de l’immersion dans la vie professionnelle grâce aux stages. J’apprends à m’intégrer à chaque fois dans un monde nouveau, à expliquer ma surdité à des personnes qui n’en ont pas l’expérience. Et toujours, tout se passe bien, les gens se montrent compréhensifs et intéressés.
A la fin de mes études de DUT, je passe un concours dans l’espoir d’intégrer une des Ecoles Nationales Supérieures d’Agronomie (ENSA), conformément à mes projets de départ.
Il s’agit d’une sélection d’abord sur dossier puis sur 3 épreuves orales à Paris, dont un entretien de motivation.
Le jury n’est pas prévenu de ma surdité, et à chaque fois, je dois improviser pour leur expliquer rapidement en 3 mots mon problème, et surtout leur demander d’accepter de prendre mon appareil H.F. !
J’appréhendais un peu ce passage, notamment l’entretien de motivation, puisque je me demandais si le jury allait tenir compte ou pas de mon handicap comme critère de sélection ? Nous sommes plusieurs candidats de l’IUT à nous présenter. Je n’étais que la troisième lors du classement sur dossier scolaire.
Quelle ne fut pas ma joie et ma fierté d’apprendre que je suis la seule retenue pour intégrer l’ENSA de Montpellier ! Je suis agréablement surprise par le score de mon entretien de motivation : j’obtiens un 18/20 !!! Apparemment, ma surdité n’a pas « refoulé » les membres du jury. Ou tout simplement ma motivation, mon sérieux et mon intérêt pour cette voie les a convaincus. Cette expérience restera très positive dans mon esprit car elle montre que la préférence peut très bien être accordée à un handicapé sur des seuls critères « professionnels ».
C’était en juillet 1999. J’exulte de joie puisque mon rêve est alors à portée de main : devenir ingénieur agronome. Je passe ainsi deux années à Montpellier, belle ville agréable. Je ne rentre chez moi que pour les vacances. Je m’intègre à une nouvelle promotion d’étudiants et je participe aux activités de l’école et aux soirées étudiantes.
Mes études me plaisent et correspondent à mes aspirations. J’effectue ma troisième et dernière année à l’INA de Paris Grignon, où je suis une spécialisation en sciences animales et zootechnie, mon domaine de prédilection. Actuellement, je suis dans la phase terminale de mes études : j’effectue un stage de fin d’études de 6 mois dans une entreprise d’alimentation animale à Nantes. Je suis confiante quant à ma future vie professionnelle même si je suis consciente des obstacles que j’aurai à surmonter pour trouver un emploi.
Bilan personnel – mon point de vue
Pendant mon enfance, ce sont mes parents qui ont effectué les démarches et qui ont fait le choix de m’intégrer en milieu entendant, même si ce « choix » n’est pas délibérément motivé au départ par des considérations pro-oralistes ou anti-LSF. Il s’agit plutôt d’un concours de circonstances matérielles mais aussi affectives.
Aujourd’hui c’est à moi de prendre la relève et d’assumer totalement ma surdité. J’essaie dans la mesure du possible de me débrouiller sans mes parents afin de les libérer mais aussi pour prouver que je peux être autonome.
Quant à ma vision de l’éducation des enfants sourds, je suis fermement convaincue, du fait de ma propre expérience mais aussi de celle d’autres jeunes, que c’est la voie de l’intégration qu’il faut suivre. Peu importe les moyens utilisés (LPC, LSF ou pur oralisme) pourvu que l’objectif final soit atteint : l’intégration avec les entendants. Ce n’est qu’en milieu ordinaire que les enfants sourds peuvent le plus progresser et c’est enrichissant aussi bien pour eux que pour leurs camarades entendants.
Cela n’est pas évident et demande de la volonté, du courage, et surtout d’y croire. C’est un long combat avec de multiples sacrifices, parfois décourageant, souvent éprouvant, mais il faut toujours aller de l’avant. Quelle satisfaction alors et quelle victoire d’obtenir un diplôme, de réussir le parcours fixé !
Dolorès Combes
« Noémi qui est, entre autres, sourde, pas Noémi LA sourde »
Témoignage de Noémi, 31 ans, chef de Projet Internet / Intranet
Surdité profonde 3e groupe.
Famille d’entendants, 3 frères et sœur.
Mes débuts dans la vie :
Ma surdité n’a pas été décelée de suite : on était au milieu des années 70, et pas très au courant de ce genre de problématique, a fortiori dans les villages perdus au fin fond du pays de d’Artagnan !
De plus, je suis le premier enfant d’une fratrie de quatre, et ma mère, toute jeunette encore, manque donc de repères. Lorsque j’eus 16 mois environ, mes parents et grands-parents réalisèrent que je réagissais étrangement aux stimuli sonores : une porte claquait, je sursautais, mais si une assiette tombait derrière moi, je ne mouftais point. Ils ont compris plus tard que les vibrations et appels d’air me servaient de repères.
Une fois ma surdité définitivement détectée chez un énième ORL, après bien des tribulations, des hauts et des bas, des doutes et des espérances, le diagnostic tombe : l’oreille droite est inexploitable et l’oreille gauche a perdu 90% de ses capacités. On ne sait pas à quoi exactement est due cette surdité, on pense à une toxoplasmose jugée peu grave lors du deuxième mois de grossesse ?
Mes parents ont aussitôt réagi : je suis de suite appareillée et trois fois par semaine, je suivis des cours d’orthophonie, à Pétaouchnock, avec la famille qui s’agrandissait au fur et à mesure des années, et qui voyageait avec moi dans le monospace. Chez l’ortho, j’ai appris à parler et à lire sur les lèvres : ce travail durera une bonne vingtaine d’années.
C’est d’ailleurs grâce à ma première orthophoniste, qui s’est énormément investie, que mes parents ont entendu parler du LPC (Langue française Parlée Complétée). Ce concept correspondait exactement à leurs aspirations : pouvoir parler en français et se faire comprendre en français, et que ce soit réciproque pour moi.
La vie de famille :
Mes parents, sœur et grands-parents ont appris à coder lors d’un stage d’été, et les choses ont ensuite évolué avec les années : seule, ma mère code de temps à autre.
Les autres ont oublié, ma sœur n’a quasiment jamais utilisé le LPC, par conviction : « On te code plus, tu dois comprendre toute seule », et mes frères ont toujours dit : « Bah, elle comprend bien, pas la peine de se casser les pieds à apprendre le LPC », ils n’ont donc jamais appris à coder, ce que je regrette.
Ma mère, femme au foyer, a été le pivot central de mon enfance et de mon adolescence : en plus de s’être chargée de notre éducation, c’est elle qui servait d’interprète lorsqu’à table, nous parlions tous les six en même temps, et que je ne suivais pas. Je pense qu’elle aurait dû, dès le départ, dire à mes frères et sœur : « Articule davantage (ou : « code ! »), ta sœur n’a pas compris » ou « Répète-lui toi-même ce que tu as dit, je ne ferai pas l’interprète toute ma vie ! ».
D’après mon expérience, il est primordial que les parents sachent laisser la communication s’installer entre les frères et sœurs sourds et entendants sans qu’ils se sentent obligés d’intervenir systématiquement.
Résultat, nous sommes adultes aujourd’hui, et lors des conversations avec de grandes tablées de dix, quinze personnes, je suis souvent décalée : mes frères et sœur n’articulent pas, parlent très vite, oublient complètement ma surdité – concernant leurs amis, c’est normal qu’ils ne fassent pas spécialement attention à moi, ils n’en ont pas l’habitude. C’est humain !
Alors bien sûr, de temps en temps, je dois remettre les choses à leur place, leur demander de s’imaginer avec un niveau de 6e en japonais à une table d’une vingtaine de japonais autour d’eux : ils capteront quelques mots par-ci par-là, mais au final, ils ne comprendront quasiment rien et décrocheront très vite.
Ma situation est donc radicalement différente de celle des familles où il y a par exemple deux sourds : là, tout le monde code tout le temps, c’est un vrai confort ! Déjà qu’on passe la journée à lire sur les lèvres des profs, des copains, des collègues, si en plus, le soir, on doit encore faire l’effort de lire sur les lèvres des parents, frères et sœurs, pfiou, elle paraît longue la journée !
Je pense que la plupart des gens ne réalisent pas cette énergie que nous déployons à rappeler notre surdité, et cette fatigue physique et morale que cela peut impliquer.
Je me dis que c’est à moi, maintenant que je suis adulte, de prendre les choses en main, mais j’ai horreur d’imposer mon handicap aux gens, s’ils ne veulent pas le voir ou en tenir compte.
On pourrait en parler des heures !
Et le LPC dans tout ça… ?
Ne plus avoir eu de LPC depuis l’âge de 8 ans m’a aidée à ne pas en être « dépendante » (crainte exprimée par bien des parents) et d’apprendre à ne compter QUE sur moi en toutes occasions, et à ne pas chercher un tiers pour servir de relais (la dépendance étant afférente au « relais de communication », pas au LPC en lui-même).
Mais est ce que, quelque part, cela n’a pas « gommé » le handicap, en quelque sorte ? Effectivement, avoir un codeur LPC dans le parcours scolaire rappelle sans cesse à l’entourage qu’il y a bien un sourd qui est présent. Les gens feront donc automatiquement davantage attention. La surdité étant un handicap invisible, d’autant que j’oralise, et que je ne fais pas de signes, qu’est ce qui, à part la présence du codeur, pourrait mettre l’accent sur ce handicap ?
A force de voir les gens oublier le handicap, on finit par l’oublier soi-même et par croire qu’on peut toujours se débrouiller seul – au risque de se mettre dans des situations inconfortables.
Ce que je trouve positif aujourd’hui : lors des colloques sur le handicap, l’UNISDA notamment, insiste pour avoir des codeurs, des interprètes, de la vélotypie en permanence, et je félicite cette initiative pleine d’attention, car même les autres handicaps connaissent mal la surdité, et pas seulement les pouvoirs publics.
Cela oblige tout le monde à prendre conscience de ce qu’est la surdité, de voir concrètement ce que cela implique de simple et de compliqué, pour ensuite mieux le concevoir et imaginer des solutions profitables à tous.
Ceci dit, je suis bien dans ma peau, et je sais que je resterai toujours attachée à mon intégration (même si elle a souvent été qualifiée de particulièrement « sauvage »), pour tout ce qu’elle m’a apporté.
Mon parcours scolaire :
De la maternelle… dans laquelle j’entre à trois ans, à l’école publique du village – bien que je ne parle pas encore – j’étais ravie de changer d’univers ! Mais c’est une catastrophe : ma mère, étant venue à l’improviste regarder par la fenêtre, m’a vue assise toute seule dans un coin, tandis que la maîtresse faisait chanter une comptine à la classe. De concert avec mon ortho, elle contacta la directrice et les institutrices d’une école privée voisine où l’accès à la culture pour tous n’était pas un vain mot. Dès ce moment là, tout se mit en place : cette « équipe pédagogique » me suivit avec constance jusqu’en sixième.
Même mes camarades de classe étaient impliqués, ils s’amusaient à me mettre les appareils ou à les essayer sur eux ! J’appris à lire avec ma future instit’ l’été précédant mon entrée en CP, et cette avance m’a été, je suis certaine, d’une grande aide : au lieu de m’enfoncer dans les difficultés, je pris goût aux études et à la lecture.
… en passant par le collège… avant mon entrée en sixième, toujours au pays de d’Artagnan, cette même équipe pédagogique rencontra mes futurs professeurs afin de les mettre au parfum : être sourd ne signifiait plus « débile » ou « muet » et à 10 ans, j’avais le même niveau scolaire que mes camarades. Les années-collège furent plus difficiles sur le plan personnel, car je me sentais moins soutenue dans ce bâtiment abritant 3 000 élèves. J’étais bien loin de ma petite école privée ! Mais les profs, des mamans elles-mêmes pour la plupart, me maternaient, et j’étais très suivie par mes parents pour les devoirs à la maison et par des tuteurs ensuite, notamment pour les maths, ma GROSSE bête noire. Des cours de soutien ont été nécessaires, les profs n’ayant pas toujours la possibilité d’arrêter le cours pour m’expliquer tel ou tel détail incompris.
Mais il ne faut pas croire que j’avais toujours le nez fourré dans mes cahiers, car je faisais également de l’équitation en compétition, du basket, du karaté, du scoutisme, et plus jeune, du tennis ainsi que de la danse classique et moderne.
Mais ça se gère, surtout lorsqu’on veut assumer le fait que l’on soit touche-à-tout !
… et le lycée… dans la filière littérature-maths, qui a été marquée par une plus grande autonomie : en sus de l’anglais et de l’espagnol, je suivais des cours de latin et de grec, afin de pouvoir passer ces langues mortes à l’écrit au bac, et ainsi récolter un maximum de points tout en évitant les écueils des langues vivantes à l’oral, bien connus des sourds.
Les profs, n’écrivant plus au tableau, je choisis ma méthode : au début, je recopiais les cours sur mes voisins. Mais ensuite, comme c’était gênant aussi bien pour eux que pour moi, nous passâmes aux photocopies. A moins d’un contrôle, je « stabilobossais » en plein cours mes photocopies du cours précédent, avec plus ou moins l’accord des profs, afin de ne pas être surchargée de travail le soir. A la maison, je potassais mes bouquins pour compléter des cours pas toujours très clairs.
Cela n’a jamais été évident de faire les choses différemment de mes camarades, mais cette autonomie m’a appris à travailler avec rapidité et concision. Cela m’a été d’une grande aide lorsqu’il a été question de réviser pour le bac !
Bac que j’ai passé avec le tiers-temps pour le Français en première, que j’ai finalement laissé tomber pour les épreuves suivantes en Terminale… Effectivement, ça avait tendance à m’isoler des autres élèves : essayez de passer en cinq heures une épreuve que vous passez en trois habituellement : vous traînez, vous vous ennuyez à mourir dans une salle de classe vide, sous les yeux d’un surveillant sévèrement fixés sur vous seul… pour ensuite finir dans la précipitation !
Lesdits surveillants étaient toutefois prévenus à chaque début d’épreuve, car une expérience m’a un jour servi de leçon : un pion est venu prévenir le nôtre que notre devoir d’anglais comportait des coquilles, il les signala oralement aux élèves qui les annotèrent. Mais n’ayant pas suivi l’affaire, j’interrogeai mon voisin de table : pour un peu, je me faisais exclure pour triche par le surveillant écarlate de colère !
… aux études universitaires. cette avance que j’avais prise sur les autres élèves, pas forcément en matière intellectuelle, mais plutôt en méthodes de travail m’a été très utile pour mes études universitaires, du DUT au DESS, à Bordeaux et ensuite à Paris, durant les sept années suivantes. Je n’allais jamais en cours en amphi, seulement en TD (qui sont en petits groupes) et aux examens. Je travaillais sur les livres écrits par mes profs et sur les cours que me refilaient les copains ou les preneurs de notes financés par le relais handicap de l’université. Ils passaient 3 ou 4 heures sur un cours en amphi, tandis qu’en 45 minutes, j’avais directement établi ma fiche de synthèse à partir desdits cours. Que de temps gagné pour ensuite se consacrer aux lectures d’approfondissement qui tentent tant bien que mal de remplacer les discours des profs…
Mais c’est une méthode à double tranchant : je me souviens encore d’un examen de sociologie – une matière que j’adore – que j’avais potassé à fond à l’aide de plusieurs livres, tout y passait : les auteurs, les grands courants de pensée, les théories, etc. Je me sentais fin prête et avais l’impression d’avoir assuré au max. Le jour où le prof rend les devoirs, ma copie n’a pas de note ?! Je crois à une erreur, je m’explique avec le prof qui me répond texto : « votre devoir était excellent, très bien écrit, mais… je n’y ai pas retrouvé mon cours » … Cela se passe largement de commentaires.
J’ai dû repasser l’examen seule, repotasser les bouts de notes de mes camarades, glanés et reconstitués tant bien que mal, en essayant d’occulter ce que j’avais appris précédemment. J’ai donc pu « recracher » le cours du prof dans son intégralité. Bien sûr, j’ai eu une bonne note. Mais quelle amertume, moi qui croyais entrer dans l’ouverture de l’esprit et le brassage des savoirs en entrant à l’Université (avec un grand « U ») ! Enfin…
Le fait de faire cavalier seul a aussi tendance à couper un peu les relations avec les camarades, effectivement, on n’en croise que quelques-uns en TD sur le petit millier de chaque promo. Et ça, c’est fort dommage.
Les profs, ne m’ayant jamais vue en cours, me découvraient avec stupeur le jour de l’examen oral, à la fin de l’année scolaire. Mais c’était plus souvent amusant qu’autre chose.
Attention, je n’étais pas non plus une acharnée au travail, … j’avais tout de même ma petite vie étudiante avec les copains, pour faire la fête … ou dormir !
Les premiers petits boulots, les stages, …
Durant ces années universitaires, dont je garde un excellent souvenir, j’ai obtenu une dizaine de diplômes, principalement en Communication, avec des spécialisations, au fur et à mesure des années, en documentation, journalisme, sciences politiques et multimédia. En parallèle, je suivais un cursus de sciences humaines et de criminologie par plaisir et surtout une certaine curiosité pour la nature humaine.
Mais ce qui m’a essentiellement aidée pour l’entrée dans la vie professionnelle, c’est que lors de chaque année universitaire, je m’arrangeais pour suivre un ou deux stages ou avoir un job. Je n’avais donc pas à rougir d’une vision complètement « théorique » des choses que pouvaient impliquer mes choix universitaires, puisque la partie « pratique » de mon CV était au moins égale à la partie « Diplômes ».
… jusqu’à la vie active
Une question revient souvent : on me demande si j’ai signalé mon handicap sur mon CV. Je ne l’ai jamais fait, et pour une bonne raison : par manque d’informations cruciales, notre société n’a pas, à mon sens, encore assez évolué face à la surdité comme elle a pu le faire avec la cécité par exemple.
Plusieurs sourds de mon entourage en ont fait la triste expérience : leurs CV signalant leur surdité ont été systématiquement refusés, sans même passer par un entretien préalable. Or, les mêmes CV renvoyés quelque temps plus tard dans les mêmes entreprises, sans mention de la surdité cette fois, débouchaient sur un entretien.
Ainsi, lorsque je postulais pour un stage ou un job, j’obtenais la plupart du temps un entretien. Avant même de m’asseoir, j’assénais de suite d’une voix ferme, droit dans les yeux du recruteur : « j’ai une chose à vous signaler : je suis sourde et je lis sur les lèvres. Il suffit de me parler en face et d’articuler. Mais comme vous pouvez le constater sur mon CV, cela n’a visiblement pas posé de problème lors de mes études universitaires et de mes différents emplois. Tout le monde s’adapte ».
Au fil du dialogue avec le recruteur, on peut, entre autres, mettre l’accent sur les avantages liés à l’emploi d’une personne handicapée ayant une reconnaissance de travailleur handicapé.
Cela joue aussi sur l’image de tolérance et d’avancée sociale que l’entreprise veut donner d’elle-même. On peut également parler du fait que les personnes handicapées sont souvent plus tenaces, bosseuses et débrouillardes que les autres : un bon point en terme de productivité. Enfin, en matière de relations humaines, elles relativisent souvent mieux les choses, etc.
Comme tout le monde, il faut savoir se vendre.
Du coup, dans mon cas, le recruteur relisait mon CV, réfléchissait à mon speech balancé du tac au tac et à notre dialogue : je n’ai encore jamais essuyé de refus pour un stage ou un petit boulot après un entretien.
C’était plutôt motivant pour la suite !
Des projets professionnels ?
En vérité, je n’en avais pas vraiment.
J’aurais voulu travailler dans le milieu médical ou être vétérinaire équin, mais mon handicap créait de sérieux obstacles. Déjà, les petits détails tels que le stéthoscope, les masques, le téléphone, les situations d’urgence, … entre autres me rebutaient, et les maths et la physique aussi, matières dans lesquelles je ne cartonnais pas vraiment, soyons francs.
Je me suis donc spécialisée ailleurs, vu mon goût pour la chose littéraire, les lectures, l’Histoire, les êtres humains, etc. Je n’avais pas d’idée précise de ce que je voulais faire, j’attendais de mes études et de mes stages qu’ils me guident.
Mais j’avais conscience que travailler dans le multimédia pouvait être un atout : bosser sur la matière écrite avec un support accessible à tous était ce qu’il y avait de mieux pour moi. Cela pouvait me donner l’occasion d’exploiter toutes mes compétences, et ce, sans que mon handicap soit une gêne permanente, autant pour les autres que pour moi. Au contraire.
L’entrée dans la vie professionnelle ?
C’était plutôt positif, j’ai commencé par un stage (de fin d’études – DESS) dans le service de Communication Holding d’un grand groupe pétrolier, j’ai ensuite été embauchée comme cadre en CDI lors de mon dernier jour de stage. J’y suis toujours, et ce, depuis plus de sept ans.
De manière globale, il faut reconnaître que l’intégration des personnes handicapées au sein du Groupe est intéressante. Une collègues raconte mon arrivée : « le boss annonce qu’une stagiaire sourde a été embauchée à la Com’ ! Tout le monde se regarde avec stupeur : « voilà encore une de ses lubies, ça lui ressemble bien ». Ils sont un peu paniqués, demandent s’il faut écrire, faire plein de gestes, bref tous ont surtout cru à une bonne blague ! ».
Une petite réunion a été organisée afin d’expliquer à la cinquantaine de collaborateurs du service de Com’ en quoi consistait la surdité et pour préciser que j’oralisais. L’accent a été mis sur le fait que visiblement, la communication passait aisément au su des entretiens que j’avais passés avec les trois recruteurs que j’avais rencontrés, dont la psychologue d’entreprise qui avait testé ma « résistance » et mon « potentiel humain ».
Le jour où j’arrive, ils se rassurent de suite, hélas c’est à tel point qu’on oublie même un peu vite ma surdité : on me regardait un peu de travers si le téléphone sonnait et que je ne sautais pas dessus pour répondre. Mais le pli est vite pris, tout comme pour les collaborateurs qui me hélaient à l’autre bout du couloir sans que je réponde.
Combien de fois durant ma vie terrestre je me suis fait taxer de snobisme car je ne réagissais pas aux sollicitations des gens hors de mon champ de vision, mais ça prête à rire après coup, plus qu’autre chose !
Au quotidien, avec les collègues…
Je travaille avec des gens, qui du fait de leur présence dans notre département, sont a priori doués pour communiquer avec qui que ce soit, à travers tous les supports possibles et imaginables. Cela facilite bien des choses, comme cela peut en compliquer d’autres !
Autre chose : du fait que je n’entends rien du tout – y compris les potins – je ne peux absolument pas dire si des gens me « cassent du sucre sur le dos », vu qu’ils sont obligés de se mettre en face de moi pour balancer les critiques et autres douceurs ! Il y a donc un côté un peu naïf de ma part lorsque je dis : « tout va bien, le monde il est beau » en toute bonne foi ! Normal !
Une anecdote : il y a quelque temps de cela, un collaborateur que je croise souvent au bureau, et avec qui j’ai discuté durant une bonne dizaine de minutes d’une campagne de Com’ que j’organisais pour le lendemain, me dit : « ah mais vous, vous êtes muette, hein ? » , je lui réponds très sérieusement : « oui c’est vrai, je suis donc ventriloque ». Impressionné le type ! J’en rajoute un peu : « comment je ferais pour vous parler depuis dix minutes, sinon ? » il me répond : « ah ben oui, c’est vrai que vous êtes muette »…
J’ai également prévenu le service de Sécurité : c’est moyennement drôle de se faire courser par un vigile hurlant qui n’a pas vu votre badge au passage, ou lorsque les ascenseurs tombent en panne entre le 45e étage et le rez-de-chaussée…, que je suis seule dans la cabine, à appuyer à fond sur l’alarme, mais que je ne peux répondre au téléphone de l’ascenseur relié à la Sécurité… qui, du coup, me croit claustrophobe et tétanisée par la panique. C’est le genre de truc à se retrouver avec une dizaine de pompiers à la sortie ! Ou encore lorsque la sirène d’incendie hulule et que je sors tranquillement des toilettes pour me retrouver complètement seule dans une tour désertée …
Il y aurait de quoi écrire un scénario sur un sourd coincé seul dans une tour de verre … !
Des craintes par rapport à mon entrée dans la vie active ?
Effectivement, il faut avoir en tête, d’une part, que chacun d’entre nous a une façon de parler qui est spécifique et unique (tout comme un code génétique), de ce fait, je dois à chaque nouvelle personne rencontrée, m’adapter à sa « gestuelle labiale ». Et cela me prend plus ou moins de temps pour m’y faire. Il existe donc toujours une appréhension en arrivant dans un environnement encore inconnu.
D’autre part, comme je n’entends absolument rien, lorsqu’une personne parle, je suis confrontée aux sosies labiaux, je dois donc avoir un contexte en tête pour l’adapter à ce qui m’est dit. Ce qui signifie que plus j’aurai de contexte (et donc de vocabulaire afférent) plus j’aurai de chance de saisir exactement ce qu’on me dit. Sinon je peux être carrément « à côté de la plaque » en toute bonne foi.
En sus du contexte, je m’appuie énormément sur la suppléance mentale, ce qui signifie que selon les personnes, je comprendrai 30 ou 40 % de leurs propos et devinerai les 70 ou 60 % restants. De même que je peux deviner les questions à partir des réponses, le début d’une phrase à partir de la fin de ladite phrase, etc.
Mais j’ai en général des conversations en tête-à-tête avec mes collègues, et bien « cadrées », ça limite la casse !
Les fameuses réunions, la plaie des sourds…
Les réunions de service sont un peu cauchemardesques, des milliers d’informations volent au-dessus de ma tête, lorsque trente ou quarante personnes parlent – souvent en même temps – il devient difficile de savoir qui a dit quoi à propos de quoi … je m’arrache les yeux et me dévisse le cou à savoir qui a ouvert la bouche, à deviner les questions d’après les réponses, etc. Et lorsqu’on me demande mon avis à chaud, je fais en général une réponse assez vague, car il me faut d’abord le compte-rendu complet et surtout écrit de la réunion pour ensuite donner mon opinion et fournir des préconisations …
Cela a un côté un peu « retardée » si je puis ainsi dire, c’est très frustrant !
En attendant que la Mission Handicap finance des preneurs de notes, je m’arrange toujours pour être à côté de collègues qui prennent beaucoup de notes, je jette discrètement un œil dessus de temps en temps, ainsi je ne perds pas complètement le fil.
Ce qui est positif aujourd’hui, c’est la généralisation de l’utilisation des slides sur powerpoint avec rétroprojecteur en réunion : l’essentiel des infos est en simultané, je peux donc respirer !
Lors des réunions avec les prestataires externes, nous sommes cinq au maximum en général. Et là, tout se passe bien, je me place face à mes interlocuteurs, je leur explique brièvement qu’ils doivent me regarder en face et articuler un peu plus que d’habitude, en général le message passe. Je fais répéter pour l’essentiel, si je ne suis pas sûre d’avoir saisi l’ampleur de l’info. Mais en sachant qu’il y aura un compte rendu ensuite (et j’enquiquine mes collaborateurs pour en avoir systématiquement par la suite, et par mail !) j’évite en général d’embêter mes interlocuteurs sur des détails.
Un sourd à la Com’ ?!
Pour me tenir au courant de ce qui se passe dans le Groupe, dans le service, et pallier les lacunes que j’ai en sortant des réunions, j’utilise énormément les revues de presse, les comptes-rendus de réunions, et autres mémos de service. S’il n’y avait pas Internet, je ne sais pas comment je ferais ! Je pense que je passerais sûrement davantage de temps à traquer les infos qui me manquent.
Comme je ne puis téléphoner, je me déplace énormément d’un bureau à l’autre, je multiplie donc les contacts humains, et c’est très positif, on avance beaucoup plus vite dans la connaissance mutuelle et dans le travail. Rien de tel que la concertation en chair et en os.
Lorsque j’ai une communication urgente à faire, une facture qui pose problème, je demande à une collègue de bureau de passer le coup de fil pour moi et elle résume les paroles de mon interlocuteur en coupant la voix. Je lui donne mes réponses et directives (si je ne l’ai pas déjà fait avant), puis mon interlocuteur et moi confirmons nos conclusions par mail.
C’est une question d’organisation de l’espace-temps, qui est différente de celle des entendants, en revanche, mon esprit de synthèse est d’autant plus efficace que je dois « rattraper » le retard pris dans l’arrivée de l’info vers mon cerveau…
Je crois qu’il faut garder en tête le fait que l’intégration d’une forme d’ouverture d’esprit est extrêmement importante, ainsi, je prends les gens tels qu’ils sont. J’ai tout à fait conscience que certains ont peur ou horreur des handicapés (car cela ramène à la réalité de la maladie et de la mort, ce qui est tout à fait humain). Je fais avec, je les rassure s’ils m’en laissent l’occasion. D’autres seront curieux, poseront plein de questions, j’y réponds volontiers, car plus les gens seront informés, plus vite nous ferons tomber les préjugés sur les sourds débiles que l’on mettait encore à l’asile dans les années 70 (je l’ai échappé belle, on peut le dire !).
Se battre pour faire reconnaître ses compétences ?
Pas pour le moment en fait, car d’abord, pour mes stages universitaires, je n’étais pas très exigeante en matière de salaire ou d’emploi du temps par exemple, j’étais donc facilement embauchée. Et mon CV parlait pour moi dans le sens où il démontrait que j’avais déjà évolué dans des situations de communication où visiblement mon handicap n’en était pas un, si je puis ainsi dire.
Ensuite, j’ai été recrutée de suite après mon dernier stage de dernier diplôme universitaire, je n’ai donc pas eu à chercher de travail ni à me battre pour faire valoir mes compétences.
Je suis actuellement dans la phase suivante, qui n’est plus celle de l’embauche, mais plutôt celle de l’évolution de carrière, et ça, c’est encore un autre combat !
En quoi consiste mon travail ? Au quotidien ? Avec quels outils ?
J’ai aussitôt commencé à travailler dès l’obtention de mon DESS, en tant que Chef de projet Internet/Intranet, dans le secteur Communication/Nouveaux médias d’une grande société pétrolière.
Je passe les trois quarts de mon temps sur Internet pour la recherche et la mise en ligne d’infos, et sur l’Intranet, sans oublier la messagerie interne pour communiquer avec les collaborateurs et les prestataires externes, puisque c’est l’essentiel de mon travail : être l’interface de Com’ entre le Groupe et le grand public en matière de médias électroniques. Je reçois et envoie donc en moyenne une centaine de mails par jour.
J’ai un poste indépendant des autres, qui s’apparente à celui de « consultante interne », je ne dépends donc de personne et vice-versa, c’est moins contraignant. On me demande, dans des délais plus ou moins courts, de faire des benchmarks sur nos concurrents, d’informer les collaborateurs et le grand public des grandes lignes de nos plans de Com’ via les sites Internet et Intranet : en gros, c’est du travail d’analyse et de synthèse. C’est pile poil ce qu’il me faut par rapport à mon handicap et à mes compétences.
C’est vrai que c’est un défi permanent pour un sourd d’être à la Com’, je dois être vigilante en permanence, en matière d’infos ! Mais jusque là, cela ne s’est pas montré trop stressant.
Je suis dans cette société depuis plus de sept ans, je prends des cours de conversations en anglais, j’ai signé une clause d’expatriation dans mon contrat.
Ma boîte m’a t-elle engagée pour respecter la loi ou pour mes compétences ? Pour respecter la loi (le quota des 6%), oui bien sûr, d’autant plus que j’ai un handicap qui n’implique pas trop d’aménagements de poste, aussi bien en locaux qu’en personnel, c’est pratique ! Mais d’après un de mes recruteurs, mes compétences ont également joué. Ouf !
Ainsi que le fait qu’à l’époque, j’étais une femme (et le suis toujours !), cadre, et de moins de 30 ans.
Mon laïus
Ce serait une véritable avancée si, à l’image du groupe qui m’a accueillie, du côté des Ressources Humaines, une formation des DRH des moyennes et petites entreprises en matière d’approche de la surdité était systématisée. Et pour les entreprises plus importantes, un « Relais handicap » correctement informé sur les spécificités de chaque handicap – comme il en existe dans ma société – contribuerait à faire tomber bien des barrières et des préjugés. Cela banaliserait (dans le bon sens !) le fait de côtoyer des personnes handicapées, autant à titre professionnel que personnel.
Cela dit, une personne handicapée est également un être humain, elle peut être plus, aussi ou moins compétente qu’une personne valide selon les circonstances. Lui demander à elle seule de faire sans cesse ses preuves (voire d’être meilleure que les « valides » pour justifier son embauche) est, à mon sens, une forme de discrimination. C’est un sujet à développer plus largement !
Le slogan du Groupe, en faveur de l’intégration des personnes handicapées, est : « Ne vous gênez pas pour moi », ce que je trouve intéressant dans le sens où même si le handicap doit être pris en compte, il ne doit pas être une étiquette, mais une marque de distinction d’un être humain comme un autre.
Eléonore : « ma surdité ne m’empêche pas d’être mélomane »
Voici ici les écrits d’Eléonore, la mélomane, qui avait 22 ans à l’époque, et était étudiante.
A bon entendeur…
Situation familiale
Je suis née en 1982, trois ans après ma grande sœur entendante, dans une famille qui n’a aucun antécédent de surdité. Mon frère, né en 1988 est lui aussi sourd, ce qui laisse penser à une surdité d’origine génétique.
Mes parents se sont donc beaucoup occupé de moi. Pendant 7 ans j’étais la petite dernière, sourde de surcroît. Ma sœur Gaëlle a rapidement appris à coder (la LPC) et on jouait souvent ensemble avec les voisins. Elle n’hésitait pas à me répéter jusqu’au jour où elle en a eu marre ! Mes parents nous ont raconté qu’au retour d’une colonie de vacances (je devais avoir 10 ans et Gaëlle 13), nous étions revenues toutes les deux en colère, l’une parce qu’elle était harcelée par sa petite sœur pour coder, l’autre parce que sa grande sœur n’avait pas voulu tout répéter !
J’ai aussi une certaine complicité avec mon petit frère Grégoire car il est sourd aussi et suit la même scolarité que moi, dans les mêmes établissements. Par exemple à table, il nous arrive de coder en catimini car nous ne comprenons pas les conversations, ou il m’arrive de lui répéter les conversations car je sais que c’est frustrant de ne pas tout comprendre ! Bien sûr, nous nous engueulons comme tout le monde ! Maintenant, je m’entend très bien avec Gaëlle qui est maintenant adulte, (elle code toujours !), on se voit souvent sans la famille, et mon frère fait sa crise d’adolescence
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Dans les grandes assemblées familiales, je me sens vite perdue mais non exclue car tout le monde n’hésite pas à faire des efforts, j’ai une tante qui sait coder, et un cousin qui a appris mais a presque tout oublié ! Ma tante me disait souvent que ce n’était pas la peine qu’elle me répète tout car 99% de ce qui se dit sont des conneries, jusqu’au jour où je lui ai dit « mais comment savoir quand il faut te demander de répéter quand on tombe sur le pour cent intéressant ? »
Ma surdité
Ma surdité a été découverte à l’âge de 18 mois parce que je ne savais pas encore parler ! Auparavant, mes parents ne s’étaient pas vraiment posé de questions. J’étais, à leurs dires, très calme, je les attendais dans ma chambre comme si je les avais entendus… Je devais sentir les vibrations de leurs pas dans l’escalier !
Les professionnels de la santé ont mis du temps avant de donner le bon diagnostic : ils ont commencé à dire que j’étais très timide, que je me renfermais, que j’avais des tendances autistiques ( ??!), ensuite ils ont dit que je n’avais pas une surdité très importante, jusqu’au verdict : « votre fille est sourde profonde (entre premier et deuxième degré) et elle ne parlera pas… ». Branle-bas de combat, mes parents se sont renseignés sur la surdité, sur les différents moyens de communication. J ‘ai été appareillée (l’appareil encombrant qu’on porte sur la poitrine), prise en charge par une orthophoniste et placée en première année de maternelle de ma petite ville de banlieue. Comme tous les petits sourds appareillés à cet âge, je refusais ces prothèses qui me gênaient et je piquais des crises car je n’arrivais pas à communiquer ! Quel contraste avec l’enfant timide qui ne faisait jamais de bruit !
Mes parents ont toujours voulu que j’apprenne à parler. Ils ont d’abord utilisé la méthode verbo-tonale, ainsi que quelques signes, avant que mon orthophoniste leur parle du LPC car elle voyait que je voulais apprendre à parler. J’ai quelques souvenirs de la seule année que j’ai passé dans une école spécialisée : une femme faisait des signes mais je ne faisais pas attention à ce qu’elle me disait !! Je me souviens surtout des activités manuelles et du terrain de jeux… Ensuite mes parents se sont mis au LPC et je suis entrée à CODALI, un centre qui permet l’intégration dans une école normale avec d’autres sourds dans la classe.
Là, j’ai souvent changé d’orthophoniste ! J’ai fait de moins en moins d’orthophonie (une demi-heure en terminale !) et j’ai arrêté après le bac. Pourtant j’aurais pu faire des progrès en articulation et surtout apprendre à comprendre au téléphone… Cependant je n’ai pas le courage de reprendre l’orthophonie ! Je n’ai pas « honte » de ma voix, beaucoup de personnes me disent qu’elles aiment bien mon accent particulier et que je suis très compréhensible ! Peut-être qu’un jour je reprendrais… J’ai remarqué qu’il y avait beaucoup d’orthophonistes qui me disaient qu’il n’y avait plus grand chose à faire avec moi, que je me débrouillais déjà bien… Peut-être qu’elles auraient dû me pousser à me surpasser et à poursuivre mes progrès, surtout en compréhension sans lecture labiale, ce que je ne maîtrise pas du tout. Je trouve tout de même que je n’ai pas à me plaindre, je comprends bien les gens et je me fais comprendre, là est l’essentiel.
Mon parcours lycéen et universitaire
J’ai suivi ma scolarité au collège-lycée Camille Sée où je n’ai eu aucun problème particulier, j’étais plutôt bonne élève ! J’ai choisi la voie littéraire car je m’y sentais plus à l’aise que dans les matières scientifiques ! Un choix que je n’ai jamais regretté… même si c’était peu courant pour un sourd ! Il y avait des codeuses à certains cours. Quand il n’y avait pas de codeuse, soit j’essayais de suivre ; si j’y arrivais, je prenais des notes sans regarder ma feuille, soit je copiais tout sur ma voisine, car je n’avais pas envie de perdre du temps à photocopier et à essayer de comprendre une autre écriture que la mienne !
Après le bac, j’ai choisi d’aller en prépa car je n’avais pas envie de faire que des Lettres pendant toutes mes études ! J’ai demandé à continuer à avoir des codeuses dans certains cours pour un certain confort car le rythme en prépa est assez trépidant et c’est fatiguant de suivre un professeur avec la lecture labiale tout en prenant des notes ! Ensuite je suis entrée en licence de Lettres Modernes à Paris IV et j’ai très peu demandé de code car j’estimais que ce n’était pas nécessaire et qu’il fallait que je m’habitue à ne pas en avoir ! Je suis maintenant en Maîtrise, j’ai donc très peu d’heures de cours !
A l’Université, ils ne connaissaient rien à la surdité, j’ai eu du mal à leur faire comprendre mon besoin de photocopies par exemple. On peut se sentir très vite perdu à l’Université car les professeurs s’intéressent moins aux étudiants qu’au lycée. J’ai voulu signaler ma surdité à chacun des professeurs mais j’y ai renoncé, du moins pour les professeurs de cours magistraux, car le premier m’a dit « mais je ne vois pas ce que je peux faire pour vous ! » d’un ton ennuyé. En TD (en plus petit comité que les cours magistraux), c’est plus facile de communiquer avec les professeurs. Mais il est important de venir en cours, même si ce n’est que pour copier sur son voisin, afin de ne pas perdre le rythme et de temps ! En tout cas c’est comme ça que je m’en suis sortie. Je n’aime pas du tout cet aspect du problème car j’aimerais au contraire me fondre dans la masse… et non pas me mettre au premier rang pour suivre ! Je n’ai jamais eu de pépins avec « mes camarades de classe » Par exemple, certaines amies ont appris à coder tout le long de ma scolarité du primaire à la prépa, sauf pendant mon année de licence ! A mon avis comme elles ne voyaient pas de codeuse pendue à mes basques, elles se sont dit que je n’avais pas tellement de difficultés ! Plusieurs camarades de licence ont essayé de me parler dans le dos, ou de me chuchoter à l’oreille ! De voir une codeuse, cela facilite la communication car ils se disent forcément que je suis plus qu’ « un peu dure de la feuille »… ou autres joyeusetés de ce genre. Comme j’étais en intégration avec d’autres sourds, j’ai toujours eu des amis sourds aussi. J’ai ressenti le besoin de voir des sourds pendant mes années collège, car le contact passait moyennement avec les gens de ma classe (l’âge ingrat sans doute !) ensuite à partir du lycée, j’ai eu à la fois des amis sourds et des amis entendants. Ce sont essentiellement des sourds LPC donc ça papote à toute vitesse sans difficultés ! J’ai aussi des amis oralistes ou bilingues, et ça se passe très bien aussi même si on ne peut pas avoir des discussions en grand groupe comme avec des amis LPC.
Mon intégration dans le monde du travail
Je ne travaille pas encore mais j’ai déjà effectué plusieurs stages. Ca s’est toujours très bien passé. Je suis toujours passée par une association qui facilite l’insertion des handicapés : les gens étaient donc bien sensibilisés aux problèmes de communication. Je pense qu’ils étaient agréablement surpris car un sourd, du moment qu’on ne lui demande pas de téléphoner, est capable d’effectuer un aussi bon travail que quiconque. A l’entretien « d’embauche », on m’a souvent demandé comment j’allais surmonter le problème de la surdité et les gens comprenaient vite (mails, fax, etc.), et étaient souvent curieux à propos de la surdité.
J’espère que pour un vrai emploi, je n’aurais pas affaire à une discrimination de la part des employeurs, c’est l’une de mes craintes pour l’avenir car même des gens « normaux » ont du mal à trouver un emploi en ce moment…
Un hobby peu courant pour une sourde : la musique !
Pendant une dizaine d’années, j’ai suivi des cours de musique (de flûte à bec plus exactement) au conservatoire. Je suis arrivée à la musique par la traditionnelle rivalité entre sœurs ! Gaëlle faisant de la flûte à bec, j’ai réclamé à cor et à cris de faire la même chose et mes parents m’y ont encouragée ! J’ai eu la chance de tomber sur deux professeurs extraordinaires qui ont su m’y faire prendre goût et me l’enseigner ! Bien évidemment, je ne peux pas prétendre être une mélomane mais j’ai pu passer des examens comme tout le monde, jusqu’au jour où le niveau devint trop élevé pour moi ! Entre autre, ils avaient comme critère le parfait accord avec le clavecin qui m’accompagnait… Bien évidemment, je suis incapable de distinguer ce que le clavecin fait et m’adapter à son rythme ! Je ne suis pas capable non plus de distinguer les fausses notes, ce qui m’a valu quelques situations cocasses lors des traditionnels concerts de fin d’année…. Une fois, mon professeur a du faire arrêter tous les musiciens car je m’étais trompée de clé….( les musiciens me comprendront !). Bref, j’ai pu faire de la flûte en amateur et je pense que ça m’a beaucoup apporté, ne serait-ce au niveau de mon audition ! Aujourd’hui, j’ai plus ou moins arrêté la flûte, je pense que j’ai atteint mes limites, mais j’apprécie toujours autant la musique….
Conclusion
Bref, pour le moment mon « intégration », ou devrais-je dire mon « immersion » se passe très bien. Je ne me pose plus de questions angoissées sur ma surdité et ma place dans le monde des entendants comme j’ai pu le faire pendant mon adolescence. Je me sentais coincée entre deux mondes, maintenant je me sens privilégiée car j’ai deux fois plus d’amis… Quand je ne comprends pas une conversation, je ne pense plus en termes d’injustice et je laisse passer ce mauvais moment ! Je privilégie les conversations en petit comité, je participe à l’ambiance générale, quitte à rire même si je ne sais pas pourquoi. Je pense que finalement, je m’aperçois que ma tante a raison, toutes les conversations ne sont pas indispensables à connaître !
En revanche, des efforts pourraient être fait en matière de sous-titrage, de technologies, de sensibilisation au handicap. Car même si on a tendance à ne pas se considérer comme handicapé, et à ne pas pleurer sur son sort, il ne faut pas pour autant baisser les bras ! D’un point de vue extérieur la surdité est une déficience, et on doit la combler, par le sous-titrage à la télévision ou au théâtre, par exemple…
Une petite interview réalisée par un membre de sa famille.
Il faut oser dans la vie ce qu’on désire vraiment !
Laëtitia MAUNOURY, née le 24 mai 1981.
Sourde implantée en décembre 1996, branchée le 7 janvier 1997.
Sourde profonde de naissance, comment as-tu décidé, avec tes parents, de surmonter ton handicap ?
La façon de considérer le handicap appartient en premier lieu aux parents. Mes parents se sont rendus compte de ma surdité à 16 mois. J’étais trop petite pour comprendre ce qui se jouait autour de moi. Ils ont toujours évoqué cette « différence » qui n’était pas vécue par la famille comme négative. J’ai intégré mon handicap au fil du temps. Les difficultés que je rencontre m’ont permis sans doute de toujours aller au delà. Ce handicap m’a donné l’envie de me battre et m’a aussi permis de mieux me connaître.
Peux-tu nous expliquer ce qu’est le ’LPC’ ?
Le LPC (Langage Parlé Complété) est un accompagnement à la langue française. Mes parents ont choisi le LPC, persuadés que cela rendrait ma vie bien meilleure et je les en remercie beaucoup. Le LPC permet de préciser la lecture labiale, de rendre visible tous les phonèmes de la langue ainsi qu’une bonne aptitude à lire sur les lèvres et surtout cela facilite l’accès à l’écrit. Le choix d’une communication orale rend mon intégration sociale plus facile et c’est pour cela que je ne fais pas la langue des signes (LSF).
Pourquoi as-tu choisi de te faire implanter ?
J’ai tout d’abord très mal réagi car j’étais mal informée. Mes peurs étaient fondées sur l’idée de me faire raser et d’avoir un fil qui pende de ma tête. Et puis j’ai commencé à évoluer, à me poser des questions, à lire des articles concernant l’implant. J’ai subi un grand nombre d’examens (scanner, IRM, prise de sang). L’audition est pour moi une sourde de plaisir et celle-ci avait diminué d’environ vingt décibels. Alors l’implant pour moi devenait un outil précieux.
Maintenant, est-ce que tu m’entends quand je te parle ? Y a-t-il des bruits qui te dérangent ?
J’ai dû beaucoup travailler avec mes parents et mon orthophoniste afin de repérer et d’identifier les bruits que mon cerveau n’avait pas pris l’habitude de reconnaître. Les sons que j’entendais auparavant ont été modifiés. Je perçois enfin le « ch » et le « s » qui sont très difficiles à entendre. Je peux même percevoir des phrases dans mon dos, ce qui est formidable pour une sourde !
Par contre, certains bruits me dérangent comme : la cocotte minute, les bruits de clefs, la craie qui grince… (je pense que c’est pareil pour vous !) Je n’ai aucun problème pour entendre, même si on est loin de moi et maintenant je peux téléphoner !
J’ai été branchée le 7 janvier 1997, un mois après mon opération. Depuis, tous les trois ou quatre mois, je vais faire des « réglages » ce qui signifie qu’on branche à l’intérieur les 20 électrodes les unes après les autres.
Quelle carrière envisages-tu de faire ? Penses-tu être bien intégrée dans la société ?
Je suis en terminale STT option commerce dans un lycée d’entendants. Je souhaite faire un BTS gestion PME-PMI puis une école de commerce. J’ai envie de prouver aux entendants que les sourds sont tout à fait capables de faire les mêmes choses qu’eux. J’ai énormément de chance, car je suis bien entourée par ma famille et mes amis. Ils m’ont permis d’être « normale » et non « handicapée ».
Les sourds qui ont plus de mal à s’intégrer n’ont pas eu la chance et peut-être la volonté de réussir, d’affronter les obstacles. Il faut dire qu’on ne facilite pas la vie aux sourds avec, par exemple, les films français ou les émissions télé qui ne sont pas sous-titrés. Les sourds sont obligés de lire énormément pour obtenir les mêmes informations que les entendants.
Il ne faut pas baisser les bras, il faut oser dans la vie ce qu’on désire vraiment !
V. C.
Martin Dutrait s’exprime : « J’ai un handicap, mais je ne suis pas handicapé »
Témoignage de Martin DUTRAIT, 20 ans, étudiant.
Hello !
My name is Martin Dutrait.
Je suis né en 1984, sourd profond dans une famille entendante. Je suis le seul sourd de ma famille.
Je ne suis pas sûr à 100% de son origine. Génétique ou non ?
Mes parents et médecins ont fait une étude des antécédents de surdité dans l’arbre généalogique, il n’y aurait pas de sourds répertoriés mais une certaine « faiblesse » de l’oreille du côté de la famille paternelle : les vieux qui deviennent progressivement durs d’oreille et un cousin souffrant de vertiges s’étant fait opérer d’une oreille.
Bref…
Il existe des tests génétiques mais connaître l’origine de ma surdité n’a pas d’importance pour moi, cela ne changerait rien au présent !
Ma surdité a été détectée vers l’âge de 8 mois grâce à une dame de la crèche qui avait remarqué que je ne réagissais pas à ses appels. Intuition confirmée par les médecins.
Mes parents ont alors traversé une crise de larmes et de consternation (assez courte : une semaine). Ils décident de se prendre en main, ils acceptent et assument mon handicap.
Le problème est qu’ils ne savaient pas trop quoi faire : oralisme ou LSF ?
Finalement, ils pensent que c’est mieux que j’apprenne à parler en premier, ils n’y croyaient pas trop mais voulaient essayer. Ensuite, les signes si j’en manifestais l’envie.
Donc direction les séances d’orthophonie dès l’âge d’un an.
Mais mon ortho était dure avec les élèves. Une fois, ma mère l’a surprise en train de me secouer comme un prunier pour que je prononce un mot, genre « éléphant » (pas facile et encore moins quand on n’a que trois ans).
D’après eux, elle faisait partie de « l’oralisme à TOUT prix », ce qui est une grave erreur et une connerie !
Du coup, j’ai changé d’orthophoniste et je suis tombé sur le bon !
J’ai continué avec lui jusqu‘en terminale, soit 14 ans de complicité. Et je continue à le voir de temps en temps, il m’a beaucoup aidé car des fois la communication était difficile, surtout la période avant mes 5/6 ans.
En effet, j’ai prononcé mes premiers mots à cette période et j’ai commencé à bien parler à partir de 7/8 ans.
Avant cette première étape, je ne savais pas comment m’exprimer, je piquais des colères terribles, genre à me rouler par terre avec le cri qui tue.
Mes pauvres parents !
Au début, c’était 4 séances par semaine, puis 3, 2, 1 et maintenant : fini !
Je n’en ressens plus le besoin, de plus, c’était difficile avec mon emploi du temps.
Et je parle bien (d’après mon entourage), je peux communiquer avec n’importe quel entendant, ce qui facilite l’intégration.
En dehors des séances d’orthophonie, mes parents ne me faisaient pas travailler, ils estimaient que cela ferait trop pour moi. Ils rectifiaient les mots mal prononcés mais c’est tout. Au contraire, ils ont privilégié mes activités de loisirs tels que le sport pour faire des connaissances.
Mon parcours scolaire ? Uniquement dans des écoles « normales », en intégration totale : j’étais toujours le seul sourd de l’établissement…
Toujours le choix de mes parents : d’abord essayer et ensuite voir ce que cela donnait.
Maternelle : ce fut difficile, encore et toujours le problème de la communication. J’étais une terreur. Heureusement, une maîtresse a su me comprendre et m’aider ainsi que la directrice de l’école. Je crois bien que c’était pénible mais elles ont tenu bon : mes parents ne l’ont su que des années plus tard…
Enfin, je me calme, je suis plus ouvert.
Primaire : je n’ai pas le souvenir d’avoir eu de gros problèmes. Evidemment, il se trouvait de temps en temps un crétin qui se moquait de moi.
Alors je le chopais par la peau du cou avant de lui « expliquer » certaines choses. Rustique peut être, mais efficace.
Une rencontre était organisée, avant la rentrée, entre mes parents, mon orthophoniste, mon maître/ma maîtresse et moi pour que tout soit bien clair.
J’avais de bons maîtres/maîtresses, sauf un type en CM1 qui tapait sur les élèves mais ça, c’est une autre histoire.
Mon orthophoniste m’a appris à lire à cinq ans afin que je ne sois pas perdu.
Collège : aucun problème, les bagarres sont finies.
J’ai eu autant de bons profs que des abrutis. Pour ces derniers, cela ne se passait pas très bien : de grosses disputes parfois mais cela se tassait ensuite. Je précise qu’il n’y en avait pas beaucoup heureusement.
Lycée : même situation. Parcours sans faute.
Je fais une filière S et je décroche mon bac avec mention assez bien.
Je précise que de la maternelle jusqu’en 5e, j’avais une institutrice spécialisée (financée par l’Etat) qui me donnait des cours de soutien, pour les devoirs, les explications, etc.
Des fois, j’avais ces cours de soutien (qui avaient lieu pendant la journée, dans les trous de l’emploi du temps) avec mes copains, copines tout aussi en difficulté. C’était sympa et ça me permettait de garder le contact avec eux.
Je ne maîtrise pas le LPC, seulement la lecture labiale pour suivre les cours.
Normalement, les profs étaient prévenus à l’avance et je venais les voir pour leur expliquer comment faire : bien se mettre en face de moi, bien articuler, etc.
Je copiais sur mes copains pour les notes et je n’hésitais pas à voir les profs en fin de cours pour éclaircir les points obscurs.
Actuellement, je suis en licence de Biologie à Jussieu.
L’université, c’est différent.
J’étais paumé au début de la première année : tout seul, en cours en amphi avec 150 élèves où il était impossible de suivre les lèvres du prof, une manière différente de faire ses études.
Bref, j’avais perdu mes repères et il a fallu ramer !
Heureusement, il existe à Jussieu un relais handicap santé (RHS) chargé d’aider les personnes ayant un handicap : vue, ouïe, jambes, autres.
Là bas, j’ai eu la possibilité de recevoir des polys de cours (plutôt rare) et des photocopies gratuites en quantité illimitée.
Je ne vais pas en amphi, sauf dans le cas des profs écrivant beaucoup au tableau, je préfère les TD (travaux dirigés) et TP (travaux pratiques) où on est en petits groupes. Je retrouve alors l’atmosphère des petites classes avec une interaction prof/élèves.
Malheureusement, les études supérieures sont difficilement accessibles aux sourds, oralisés ou non ! Il existe un manque cruel d’interprètes LSF et de codeurs LPC.
Aussi, il serait bien que les profs donnent un résumé de cours, seul un prof m’a donné tout le cours de l’année d’un seul coup ! Génial !
Bien sûr, reste Internet et les livres qui peuvent dépanner également mais il devient plus difficile de trouver un livre précis sur un cours précis lorsque le niveau d’étude est plus élevé.
Ce que je retiens de cette expérience est que je travaille beaucoup plus que les autres pour avoir le même niveau d’information.
J’ai accès à des infos fragmentaires qu’il faut réunir, analyser, vérifier la pertinence et la fiabilité, cela prend beaucoup de temps. Ensuite les devoirs habituels.
Pas le choix, il faut être motivé, pas de remède miracle !
A chaque changement de cycle scolaire, mes parents me demandaient si je voulais continuer ou aller dans une école spécialisée. Invariablement, je préférais continuer puisque je gardais tous mes potes !
Pour la raison également que je n’avais pas très envie de voir d’autres sourds.
En fait, à part les élèves de mon orthophoniste, je ne voyais pas d’autres sourds.
A l’âge de 10 ans à peu près, un étudiant sourd venait chez moi pour m’enseigner les signes mais cela n’a pas marché, je n’étais pas très intéressé. En fait, je crois que je ne m’en rendais pas très bien compte. Je m’assumais à 100% et je ne me posais pas de questions. Du moins pas trop.
A la fin de la 5e, ma maîtresse de soutien m’a emmené voir d’autres établissements pour rencontrer d’autres sourds. Soit en intégration comme moi, soit dans les écoles spécialisées pour d’autres handicaps tels que les moteurs, etc. Ce fut à ce moment là que je me rendis compte que j’étais toujours le seul sourd.
Il fallait que cela change ! Pourquoi ?
C’était une expérience enrichissante et une autre manière de voir le monde.
J’eus alors très envie d’apprendre la LSF.
Maintenant, cela fait quatre ans que je l’apprends et je ne le regrette pas du tout !
J’ai de bons amis que je connais depuis longtemps donc ils me connaissent bien et font attention. Mais dans les groupes de plus de 4 personnes, il devient impossible de suivre le dialogue.
Même chose pour les réunions de famille. Aucun problème, il y’a toujours un membre qui me répète les dialogues.
Mais bon, à la longue, cela devient pénible et il faut toujours demander « quoi ? », « qu’est ce qu’il a dit ? » (Comme la grenouille, croa croa.)
Chacun a sa fierté, c’est irritant de quémander en permanence ce qui s’est passé.
D’où le plaisir de la LSF, c’est une bouffée de liberté, je peux enfin suivre toute la conversation en entier !
A vrai dire, je ne suis pas un oraliste pur et dur.
Je pense que le bilinguisme est préférable, apprendre l’oral et la LSF, afin que l’enfant puisse choisir sa langue. Sans négliger le niveau en français qui reste important. Pas facile bien sur mais le coup en vaut la peine, non ?
Je porte des appareils depuis l’âge d’un an.
Je peux entendre des sons mais sans les comprendre. C’est comme une télé qui transmet des images floues à cause de la mauvaise transmission. Je vois des images sans arriver à les discerner et de temps en temps apparaît une image familière que je peux reconnaître. Les entendants ont au contraire une télé avec une très bonne transmission où ils voient des images impec et nettes. C’est pareil pour le son, enfin pour moi, chacun a sa propre perception du milieu sonore.
Ce n’est pas grand-chose mais grâce à mes séances d’orthophonie, j’ai appris à exploiter mes restes auditifs qui m’aident un peu, c’est mieux que rien.
Pour les implants, je ne peux pas car je suis trop vieux, mon cerveau est trop habitué à mes appareils et la différence entre ces deux technologies ne serait pas significative.
J’ai une position neutre sur les implants : entendre mieux, pourquoi pas ?! J’ai vu des sourds ayant bien réussi, d’autres beaucoup moins (le risque, quoique faible, existe toujours). Ce qui me gêne le plus est l’âge d’implantation (2 à 4 ans).
J’ai l’impression (peut être à tort) que les médecins conseillent tout de suite l’implant sans informer les parents des autres possibilités comme la LSF, le LPC, le bilinguisme, l’oralisme possible avec les appareils…
Mes appareils ne me complexent pas, c’est comme mes lunettes.
C’est différent bien sûr, je ne m’exhibe pas mais je ne me cache pas non plus.
En général, je me suis senti bien dans ma peau, sauf dans la période 10-13 ans où je chantais un peu le blues mais c’est fini.
Heureusement que j’ai une bonne famille et des bons amis !
L’avantage avec la surdité est qu’on peut faire semblant de ne pas comprendre et on dort très bien la nuit ! En fait, j’ai un handicap mais je ne suis pas « handicapé » !
Certains entendants ronflent la nuit, empêchant l’autre de dormir, ce qui peut conduire à des drames dans les couples !
Dans ce sens, parfois entendre peut être un handicap mais on n’est pas « handicapé » pour autant !
Certes, j’ai une carte d’invalidité, la société me reconnaît comme handicapé et je l’assume mais il existe une nuance : au plus profond de moi, en aucun cas, je ne me sens « handicapé » pour réussir dans la vie et réaliser toutes mes envies, toutes mes ambitions !
Pour conclure tout cela, la surdité n’est jamais une chose négligeable, elle entre dans une part importante dans le développement de l’individu et de sa personnalité mais le plus important est de l’assumer, de l’accepter entièrement, tout en respectant le choix des autres sourds.
Ne pas faire comme si de rien n’était ! Mais ne pas non plus en faire une obsession.
Le prendre avec humour, avec optimisme comme je l’ai toujours fait et pouvoir compter sur le soutien de l’entourage est très important aussi.
Et pour finir, un extrait de Louis Aragon :
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au cœur du commun combat.
Anne-Claire, née en février 1981 de parents entendants.
Seule sourde de la famille.
Un frère et une sœur jumeaux.
Découverte de la surdité
J’étais un bébé qui pleurait et criait souvent. Des situations « surprises » me faisaient pleurer comme l’arrivée des parents dans la chambre sans que je les voie, les vibrations du train qui passait non loin. Je ne réagissais pas non plus à leurs paroles.
Mes parents ayant découvert ma surdité à 16 mois, et comme tous les parents quasiment, n’y connaissait rien. Ils se sont alors inquiétés et ont été voir des spécialistes qui ont confirmé une surdité profonde de naissance. J’ai été appareillée aussitôt d’un côté, l’autre oreille étant soi-disant morte. Mes parents ont ensuite rencontré d’autres spécialistes qui m’ont permis d’avoir un appareil à l’autre oreille.
Un test génétique, réalisé à mes 18/20 ans, a permis de confirmer que je suis porteuse du gène de la connexine 26. Mon frère et ma sœur entendants sont tous les deux porteurs du gène et peuvent par conséquent transmettrent la surdité à leur enfant en fonction de leur conjoint(e).
Apprentissage de l’oral
Depuis toute petite, c’est l’oral qui a été privilégié. Mes parents ont essayé les modes de communication possibles (LPC, LSF et oralisme seul), mais c’est plutôt l’oralisme qui marchait le mieux. En fait, tout bébé, j’avais une excellente lecture labiale. C’était sûrement inné car je regardais attentivement les personnes et j’essayais de comprendre, ceci avant même l’appareillage. Par exemple, en voiture, si je voulais parler à ma mère, j’avais tendance à tourner sa tête alors qu’elle conduisait !! Je pense que cela a facilité le travail chez l’orthophoniste.
Ayant appris quelques notions de LPC et de LSF, mes parents voulaient communiquer avec moi afin que je puisse m’exprimer. Ils essayaient de s’occuper de moi quand ils le pouvaient, surtout ma mère. Elle s’est mise à travailler la nuit et à mi-temps afin d’être à mes côtés pendant la journée pour les rendez-vous, les déplacements ainsi que pour l’aide dans l’apprentissage oral et scolaire. En effet, elle reprenait chaque leçon de l’orthophoniste avec moi. Elle voulait que j’y arrive. J’ai appris à lire rapidement, c’est-à-dire avant le CP.
Le travail chez l’orthophoniste consistait en la démutisation : apprendre à prononcer et à articuler des sons. J’apprenais à parler en mettant la main sur la gorge pour les sons qui vibrent (gu/re) ou sur le nez (o/on), tout ceci en relation avec beaucoup de visuel (jeux associés aux images, aux sons et aux mots). J’ai continué les séances orthophoniques jusqu’à la Terminale. Lorsque j’ai quitté la maison pour les études supérieures, je n’ai pas cherché à continuer. J’estimais que j’arrivais à m’exprimer convenablement et qu’on me comprenait bien. Bien que je fasse encore quelques fautes d’articulation ou de prononciation, on me dit souvent (sans me vanter !) que je parle très bien pour mon degré de surdité. Ceci a pu se faire grâce au combat acharné de mes parents et aussi par ma volonté de réussir et de vouloir communiquer.
Aides techniques
Je porte toujours des appareils auditifs qui me permettent de distinguer les bruits, la parole et à me repérer dans mon environnement. Par contre, je n’arrive à comprendre la parole qu’avec les appareils. J’ai besoin de la lecture labiale.
De la maternelle au lycée, j’ai été équipée d’un HF (Haute Fréquence). Cet appareil ne faisait pas de moi une entendante ! Mais il m’aidait à percevoir et amplifier quelques sons. J’avais toujours besoin de la lecture labiale. C’est pour cela que j’ai abandonné le HF après la Terminale étant donné que je trouvais qu’il ne m’apportait plus grand-chose. Par ailleurs, je me mettais souvent au premier rang pour lire sur les lèvres du professeur qui se mettait toujours en face de moi.
Je m’intéresse depuis peu aux implants cochléaires, mais je n’envisage pas pour l’instant de me faire opérer. Je n’en suis qu’au stade recherche d’informations (auprès de personnes implantées dans ma tranche d’âge avec le même niveau de surdité). L’implant est assez récent pour moi et j’attends encore pour en savoir un peu plus sur les conséquences.
Mes parents ont tout fait pour que je sois à l’aise dans la famille. J’ai été équipée de bonne heure du minitel, de la télévision avec sous-titrage et d’un flash lumineux pour le réveil.
Scolarité
La maternelle jusqu’au lycée s’est faite sur Cholet (Pays de la Loire). J’ai pu bénéficier dès le début de ma scolarité de la mise en place du SSEFIS (Service de Soutien à l’Education Familiale et à l’Intégration Scolaire) qui m’a dispensé une aide scolaire de la part d’un éducateur du SSEFIS.
Après avoir obtenu un bac STT comptabilité-gestion, j’ai obtenu un DUT GEA finance-comptabilité sur Nantes. La comptabilité me paraissant monotone, et s’il faut en plus tenir compte du problème du téléphone, je me suis dirigée vers l’IUP MIAGE qui contient à la fois un enseignement de gestion et d’informatique, dont je viens d’obtenir la maîtrise. Je suis à la recherche d’un travail de développeur pour ensuite viser le métier de chef de projet.
Les professeurs me disaient souvent : « Il n’y a pas de problème, tu travailles bien ». C’est agréable d’entendre ça, mais à mon avis, ils ne se rendent pas compte du travail fourni depuis toute petite et du travail que je fais le soir !
Ensuite, l’entrée en études supérieures… qui veut dire un changement de lieu, de professeurs, d’ambiance, du nombre d’étudiants, de la méthode de travail… Bien que j’appréhendais ce monde-là, j’ai eu la chance d’avoir été bien accueillie par les responsables d’études (IUT et IUP). Il faut savoir qu’en IUT et IUP, les promotions d’étudiants sont plus petites que celles de la fac et que l’encadrement de la part des enseignants est précieux.
Par l’intermédiaire des associations aidant les handicapés en études supérieures (URAPEDA et HANDISUP), j’informais systématiquement les étudiants et les enseignants de ma surdité avec ses conséquences. Cette information me permettait de repérer les étudiants qui s’y intéressent et de chercher les volontaires pour la prise de notes.
Je bénéficiais également de la présence d’une interface de communication (LSF+oral) pour certains cours (notamment les cours de communication qui demandent beaucoup d’échange entre professeurs et élèves), d’un étudiant répétiteur pour l’anglais (prise de notes en temps réel) et de tutorat pédagogique par des étudiants de maîtrise et pour des matières non comprises en cours.
La motivation, le courage, l’initiative, la réflexion favorisent la réussite des études ainsi que dans la vie professionnelle. Il ne faut pas hésiter à se faire connaître et à aller de l’avant.
J’ai trouvé une différence sur le comportement et la maturité des étudiants par rapport au lycée. Les étudiants sont plus compréhensifs et plus sociables. Il m’est quand même arrivé en 2ème année d’IUT de me trouver face à une promotion où aucun étudiant ne s’était proposé pour me prendre les notes ! Heureusement qu’à force de persévérance, j’ai fini par trouver quelqu’un.
Mon frère et ma soeur
J’ai très bien accepté l’arrivée des jumeaux – mon frère et ma sœur. Quelle animation dans la maison mais que de boulot pour mes parents… Quand on était petits, on s’amusait bien tous les trois, en dehors des chamailleries. Quand ils ont grandi, ils se sont rendu compte que mes parents passaient beaucoup de temps avec moi pour l’apprentissage oral et scolaire et sont devenus un peu jaloux. Le refrain : « hé, tu t’occupes souvent d’elle », « tu préfères Anne-Claire », etc revenait souvent. Ce qui était normal pour leur âge.
Maintenant, ils sont très compréhensifs envers ma surdité et sur les difficultés qu’elle engendre. Ils ont appris la LSF avec moi lors des stages. Ils font très attention, se soucient de moi. Lors de repas de famille, mon frère Etienne me demande souvent si je comprends ou si je m’ennuie. La réponse étant généralement positive, il répète ce qu’il s’est dit. Ce n’est pas pour rien qu’il étudie aujourd’hui les Ressources Humaines !
Les amis de mon frère et de ma sœur s’intéressent à moi. Ils aiment savoir ce que je fais, ce que je deviens, si ça va ou non, etc. Idem pour les amis des parents. En fait, je crois que ceux qui s’y intéressent, ont une sorte d’ « admiration » et constatent le travail qui a été fait jusque là.
Communication
J’ai appris la LSF vers les années de collège car j’ai beaucoup souffert de la solitude (moqueries, difficulté à suivre les conversations en groupe) et je voulais connaître d’autres sourds. A cet âge là, les sourds oralistes que je connaissais, avaient une surdité légère et s’intégraient facilement avec les entendants, contrairement à moi. Je voulais donc connaître des sourds qui pouvaient vivre les mêmes choses que moi. Bref, j’ai fait plusieurs stages de LSF et je suis contente d’avoir appris cette langue qui m’a permis de connaître du monde et de m’ouvrir à l’extérieur.
J’ai toujours eu une scolarité avec les entendants. Le parcours n’a pas toujours été facile : ça a nécessité beaucoup d’attention, de concentration, d’énergie.
J’ai des amis signeurs, LPCistes et oralistes. J’aime communiquer avec les gens et je m’intéresse aux autres. La relation avec les entendants n’est pas toujours facile et parfois fatigante. J’apprécie alors de voir mes amis sourds où il n’y a pas de réel problème de communication. Tout se fait aisément avec eux !
Il est vrai qu’avec mes amis signeurs, j’ai dû apprendre la LSF. Je ne la maîtrise pas parfaitement, mais j’arrive à me faire comprendre en ajoutant de l’oral (français signé).
En ce qui concerne mes amis LPCistes, le code ne change rien à la compréhension orale de leur propos. Quand certaines personnes n’articulent pas beaucoup ou ne font pas attention, il suffit de les prévenir (comme avec les entendants) et tout se passe pour le mieux.
Expériences professionnelles
Je ne suis pas encore dans la vie active, mais j’ai eu quelques expériences professionnelles (stages et emplois saisonniers) qui m’ont permis de découvrir le monde professionnel…
Je voudrais juste ajouter que j’ai remarqué une différence entre les entreprises non sensibilisées à la surdité et les entreprises sensibilisées. Cela joue beaucoup dans les conditions de travail et dans la facilité d’intégration ! Dans le premier cas, j’ai eu un temps d’adaptation assez long dans l’entreprise. Il fallait que j’informe les employés de ma surdité, du problème du téléphone, etc… Certaines personnes ne le comprennent pas tout de suite. Le temps d’intégration est par conséquent plus long.
L’été dernier, j’ai eu la chance d’avoir travailler dans une entreprise ayant mis en place une politique de solidarité. Quel bonheur de voir dès le premier jour que les gens étaient au courant et qu’ils faisaient attention ! La communication a pu se faire aisément de suite.
Je ne considère pas ma surdité comme un double handicap. J’ai très bien accepté le fait que je n’entendais pas. Mes appareils m’ont permis de m’intégrer plus facilement dans le monde sonore. J’estime que c’est plutôt l’environnement qui me handicape et qui m’empêche de vivre comme les entendants (ex : films non sous-titrés, pas d’affichage dans les lieux publics, etc…).
Bilan
Aujourd’hui, je suis contente du choix de mes parents et j’estime que je n’ai pas à le leur reprocher aujourd’hui. Pour moi, l’oral est très important aujourd’hui, aussi bien dans le monde scolaire que dans le monde professionnel. Je serais toujours confrontée à des entendants. J’ai également le plaisir de retrouver mes amis oralistes (lpcistes ou non) avec qui je partage beaucoup de choses.
J’estime avoir réussi mon intégration pour en être arrivé où j’en suis au niveau des études supérieures. Cela m’a coûté beaucoup d’énergie et beaucoup de volonté. Les choses ne se font pas en claquant les doigts de la main. Il faut sans arrêt se manifester et réclamer les besoins à temps voulu.
Je n’ai pas encore fini mon intégration. Il me reste à franchir le monde du travail ! L’avancée des nouvelles technologies et une meilleure information de la surdité auprès des entendants permettront de réussir encore mieux notre intégration dans la société.
Etre implanté, quel que soit l’âge